Interprète : un métier méconnu, mais indispensable

Interprète : un métier méconnu, mais indispensable
Steven Gaudet (Photo : www.lanouvelle.net)

Steven Gaudet est, depuis quelques années, interprète professionnel. Non, il n’est ni auteur et encore moins compositeur de chansons. Son métier, c’est de transposer oralement une langue dans une autre, à 90% du français vers l’anglais. Et depuis la pandémie, c’est directement de sa maison, à Victoriaville, qu’il le fait.

Même s’il n’est pas dans le monde du spectacle, pour lui, son travail se compare à la prestation d’un acteur ou d’un chanteur qui se doit de transmettre une émotion. Un métier exigeant, qui demande une bonne concentration. « C’est un domaine méconnu qui comporte son lot de défis », estime-t-il.

On a récemment pu l’entendre alors qu’il a interprété, à CTV, l’annonce du premier ministre Justin Trudeau au sujet de l’identité de la nouvelle gouverneure générale. Un baptême de la télévision pour Steven qui, malgré le stress (il a appris cinq minutes à l’avance qu’il parlerait devant des millions de personnes), a apprécié l’expérience qu’il espère bien refaire.

Il est maintenant pigiste pour ce poste de télévision, mais est également interprète à temps plein pour LGS (une ramification d’IBM), plus précisément pour le projet de refonte informatique de la SAAQ, et ce, depuis plusieurs mois.

De traducteur à interprète

Aujourd’hui, Steven possède une expérience enviable dans ce domaine où il baigne depuis quelques années. En effet, avant de devenir interprète, il a été plusieurs années traducteur, ce qui l’a bien préparé pour la suite.

Il faut préciser, d’entrée de jeu, que l’interprète est natif du Nouveau-Brunswick (de Saint-Antoine tout près de Moncton), où il a été élevé entièrement en français. Même chose pour ses études qui ont été faites dans la langue de Molière. « Mon anglais, je l’ai appris à la radio et à la télévision », explique-t-il. Sans plus, mais il confie qu’il a toujours eu une sensibilité à l’anglais, langue dans laquelle il s’exprimait déjà facilement au primaire.

Tout de même, aujourd’hui, il est impressionnant de l’entendre parler en anglais alors qu’il n’a aucun accent. En français, on reconnaît rapidement celui du Nouveau-Brunswick, avec les « r » particulièrement. Même que d’une langue à l’autre, son ton de voix n’est pas le même. « J’ai tranquillement peaufiné l’anglais », explique-t-il en insistant toutefois sur le fait qu’il a toujours eu un grand respect pour le français qu’il a parallèlement voulu améliorer, particulièrement lors de ses études universitaires. « C’est au cours de mon baccalauréat en psychologie clinique que j’ai allumé sur l’importance du français et je me suis donné comme mission de bien le parler », indique-t-il.

Après la psychologie, c’est vers la théologie qu’il s’est dirigé, à la maîtrise, à l’Université de Sherbrooke puis au doctorat. « Je voulais explorer le monde intellectuel de façon plus approfondie, accéder à quelque chose qui me permettrait de développer un jugement critique. Et j’étais curieux fondamentalement », raconte-t-il.

Un long parcours scolaire pendant lequel il a rencontré sa conjointe (une fille de Warwick), avec qui il a eu des enfants. Et la petite famille est venue s’installer à Victoriaville en 2005. « Je conciliais travail, famille, études », ajoute-t-il. Et ce travail consistait à effectuer de la traduction (à l’écrit). Ce qu’il a fait pendant quelques années, acceptant différents contrats, en commençant par la traduction d’un livre d’un collègue d’université. « C’est à partir de là que j’ai développé ma philosophie de la vie qui est : si quelqu’un te propose quelque chose d’intéressant, accepte-le et apprend après », explique-t-il. Jusqu’à maintenant, cette façon de penser lui a bien servi.

Il a travaillé pour Transperfect Translation International, de 2010 à 2015, où il a fait véritablement ses classes. C’est lors de la traduction de contrats de joueurs de hockey, des amendements plus particulièrement, qu’il faisait en temps réel par téléphone qu’il a pensé à l’interprétation. « On était moins un moine dans un petit coin et plus dans l’action », se souvient-il.

Steven a eu son entreprise de traduction et, n’ayant pas de formation précise dans le domaine, autre que son expérience, il a décidé de faire une maîtrise en traduction et terminologie à l’Université Laval, qu’il a complétée en 2018. Ce sont d’ailleurs ces études, et les stages qui y sont rattachés, qui ont été le point de bascule de la traduction vers l’interprétation.

Il a en effet été amené à faire de l’interprétation lors d’un stage dans un festival de films (où il devait, en premier lieu, sous-titrer les films). « J’ai fait les cérémonies d’ouverture et de fermeture et je m’en suis sorti », se souvient-il. Bien entendu, selon lui ce n’était pas parfait, mais suffisant toutefois pour qu’il choisisse ce nouveau domaine et délaisse la traduction.

Après quelques mois de recherches, il a eu le poste avec LGS, où il est toujours à temps plein aujourd’hui. Avec ce travail, il est parvenu, en moins de deux ans, à accumuler l’équivalent de cinq années d’expérience.

Aujourd’hui, il fait partie des personnes qui évaluent les nouveaux interprètes et indique que pour faire ce travail, il est nécessaire de gérer son stress efficacement (selon des études, après le pilotage d’avions de ligne, l’interprétation serait le domaine le plus stressant et exigeant) et être très bon en langues (naturellement). Il faut aussi avoir un accent agréable et rendre le message de façon vraie tout en conservant, bien entendu, le sens initial. Tout cela simultanément avec le message de départ. « C’est une prestation. Il faut se concentrer afin d’offrir quelque chose d’intéressant par le ton de voix, le rythme et l’émotion », résume l’interprète.

Outre le projet de la SAAQ et CTV, Steven participera, le 24 août, à l’examen de qualification du Bureau de traduction à Ottawa afin de devenir interprète à la Chambre des communes.

La pandémie

L’arrivée du virus de la COVID-19, en mars 2020, a eu des répercussions sur son travail, qu’il faisait jusque-là, en personne, à Québec. Mais la pandémie a modifié les pratiques et avec une petite équipe, Steven a rapidement trouvé des solutions informatiques pour poursuivre sa tâche, à distance. Avec deux écrans, deux casques d’écoute et deux télécommandes, il s’est habitué à une nouvelle manière d’interpréter, dans le confort de son foyer. « On a créé un système à double plateforme élémentaire, mais efficace », indique-t-il. Tellement multitâche, il parvient à écouter les conversations, qu’il interprète en direct et il est en mesure de texter ses collègues en même temps. Une façon de faire plus exigeante toutefois puisqu’il n’y a pas de visuel des gens à interpréter (cela utilise trop de bande passante), pas de grands moyens techniques ni de médiateurs.

Steven se sent aujourd’hui à sa place dans ce travail. « Je me sentais imposteur quand je faisais de la traduction. Mais aujourd’hui, je sais que je suis interprète », mentionne-t-il. L’homme de 46 ans a trouvé sa voie avec sa voix et conseille aux gens d’exploiter leurs talents et, surtout, de croire en eux.

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Fremich
Fremich
10 jours

Un métier très spécial. Mais quel long parcours pour y arriver.