Est-ce que le jour du Souvenir a encore du sens?

Tribune libre
Est-ce que le jour du Souvenir a encore du sens?
(Photo : Archives)

Peu importe leur différence, les villes et les hameaux du Canada ont en général un trait en commun – un petit parc avec une plate-bande en fleurs ou un monument sur lequel sont inscrits les noms de ceux qui sont tombés au champ d’honneur.

Peu importe leur différence, les villes et les hameaux du Canada ont en général un trait en commun – un petit parc avec une plate-bande en fleurs ou un monument sur lequel sont inscrits les noms de ceux qui sont tombés au champ d’honneur.

Une fois par année, on y tient une cérémonie. Des couronnes sont déposées et des prières sont récitées par les membres des différentes dénominations et un joueur de clairon joue la sonnerie aux morts. Lorsqu’un joueur de clairon est introuvable comme c’est de plus en plus le cas, alors on a probablement recours à un enregistrement transmis par haut-parleur. Lorsqu’il se trouve un cornemuseur volontaire au sein de la communauté, il joue une complainte en allant et venant lentement devant le cénotaphe. Puis il balance sa cornemuse sous le bras, puis il fait un salut. Ce n’est habituellement pas un salut à la mode militaire, c’est plutôt comme un au revoir là-haut.

Pendant plus de 30 ans maintenant, depuis mon adolescence alors que je faisais partie de la Boy’s Brigade, les cadets, j’ai joué de la cornemuse le jour du Souvenir. J’ai vu leur nombre diminuer et les commémorations, comme les vieux soldats eux-mêmes, dépérir. Debout d’une manière solennelle devant le cénotaphe, j’ai eu le loisir de méditer sur l’événement.

Une pensée qui m’est souvent revenue a été la date à laquelle le choix a été arrêté. En raison du climat qui sévit à cette époque de l’année au Canada, cela est une aberration. Invariablement le 11 novembre les éléments mêmes de la nature semblent soulevés d’indignation devant l’absurdité des guerres. La pluie, le crachin, la neige, le froid – vêtu d’un kilt et les doigts paralysés, alors que les participants au moment des cérémonies ne sont plus qu’une poignée et que les jeunes passants jettent des regards de biais comme s’ils étaient témoins d’une certaine bizarrerie. Je me suis souvent demandé si cela avait du sens de continuer d’observer le jour du Souvenir.

Il est peut-être préférable de délaisser l’événement. Ce n’est qu’une question de temps, quoi qu’il en soit, avant que les noms sur les rangées de croix blanches dans les cimetières à l’étranger ne soient plus qu’un vague et lointain souvenir, à l’instar des guerriers qui sont morts durant la guerre du Péloponnèse. Alors que de plus en plus de pays parviennent à produire des engins nucléaires et que de nouvelles machines infernales sont constamment échafaudées, est-ce qu’on peut vraiment espérer que les sentiments que l’on éprouve le jour du Souvenir peuvent avoir un impact quelconque sur le cours des affaires au niveau mondial?

Lorsqu’on s’attarde le moindrement aux anciennes formules, aux expressions familières qui nous semblaient si appropriées, on se rend compte qu’elles ne tiennent pas la route. Nous savons parfaitement bien que les jeunes soldats «n’ont pas donné leur vie». Elle leur a été enlevée par surprise alors qu’une bombe ou un obus a explosé ou encore ils ont lutté pour leur vie jusqu’à la dernière goutte de leur sang.

Nous nous rendons compte effectivement qu’il n’y a pas de victoires «glorieuses» et les vétérans, la poitrine couverte de médailles, marchant à l’aide d’une canne, claudiquant ou se déplaçant en fauteuil roulant, ne peuvent pas être considérés comme des «gagnants». La guerre a été parfaitement dépeinte par le médecin dans l’éloquent film «The Bridge on the River Kwai», qui dans la scène finale gravit une colline et crie : «Folie! Folie!».

Voltaire a souligné la perfidie, le jésuitisme que la guerre impose à ceux qui, semblables à des sépulcres blanchis, vraisemblablement cautionnent les principes traditionnels des religions judéo-chrétiennes avec sa modification du sixième commandement : Tu ne tueras point sauf au son de la trompette et en grand nombre.

Néanmoins, malgré tout, je vais continuer de jouer la complainte le jour du Souvenir. La musique légitime mon raisonnement. Ce n’est pas une célébration, une commémoration ou une remémoration, mais un séculaire et inarticulé cri plaintif vers les cieux.

Quand je jette un regard sur les gens près de moi, ceux qui portent les cicatrices de la guerre, je sais, selon l’expression sur leur visage, que ma musique rend exactement le sentiment qu’ils éprouvent au fin fond d’eux-mêmes. C’est une désapprobation; elle exprime toute leur réprobation contre cette folie, ce non-sens qui périodiquement anéantit la race humaine et contraint les plus âgés à accomplir le geste contre nature qui est de porter en terre les jeunes.

Pour le bien de son âme, la femme debout, silencieuse, une couronne à la main, avec ses souvenirs qui s’estompent et sa solitude qui va croissante, doit manifester sa désapprobation. Et d’une manière ou d’une autre, nous devons tous faire de même.

Tiré de «The Massawippi Monster and Other Friends of Mine» de Ronald Sutherland

Traduit par Rosaire Beauchesne, Victoriaville

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