«On est en train d’inventer un monstre… »

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Par Claude Thibodeau
«On est en train d’inventer un monstre… »
Me Ronald Robichaud a plaidé en premier. À gauche, Claude Lacasse, un ex-enquêteur de la SQ, qui travaille pour lui. (Photo : www.lanouvelle.net - Archives)

«On est en train d’inventer un monstre pour aller chercher de l’argent à quelqu’un», a lancé, lors de sa plaidoirie, Me Ronald Robichaud, l’avocat de Paul-Émile Therrien qui fait face à 10 chefs d’accusation, notamment d’agression sexuelle, de grossière indécence et d’inceste.

À l’étape des plaidoiries, lundi matin, au 10e jour d’audience du procès, Me Robichaud a été le premier à s’adresser au jury composé de sept femmes et de quatre hommes.

Avant de condamner quelqu’un, leur a-t-il dit d’emblée, vous devez être certains qu’une infraction a été commise. Le fardeau repose sur la poursuite qui doit faire une preuve hors de tout doute raisonnable. «La défense n’a pas à prouver la non-culpabilité de l’accusé», a souligné Me Robichaud, ajoutant que le jury est en droit de s’attendre à ce qu’un témoin dise la vérité, que les témoignages soient clairs, précis, cohérents, rigoureux et concordants avec d’autres éléments de preuves pour devenir crédibles. «Les témoignages, a-t-il ajouté, doivent être dénués de contradictions. Un témoin ne doit pas se contredire dans sa propre version.»

Ce qui a amené l’avocat à faire valoir qu’aucune contradiction, selon lui, n’a pu être relevée dans le témoignage de l’accusé, ni dans les témoignages de deux autres témoins en défense.

Au sujet du témoignage de la fille de Paul-Émile Therrien, Me Robichaud a soutenu qu’elle a témoigné d’un ton monocorde, sans volume. «On peinait à l’entendre. On a constaté une absence complète de regard soutenu en direction du jury, a-t-il souligné. Elle a livré un témoignage désincarné, sans détails précis, contredit par divers éléments de preuve.»

L’accusé Paul-Émile Therrien, 79 ans. (Pjhoto www.lanouvelle.net – Archives)

Concernant la visite de la DPJ (Direction de la protection de la jeunesse), il est illogique, a soutenu l’avocat de croire que l’intervenante ait téléphoné au domicile de l’accusé pour l’informer d’un signalement et d’une visite prochaine de sa part. «En 40 ans de pratique, je n’ai jamais vu cela!»

Me Robichaud a également qualifié d’invraisemblable le fait qu’une fille, qui se dit victime d’abus et de menaces de mort de la part de son père, l’invite à son mariage.

Quant au revolver qui aurait servi à menacer la plaignante, Me Robichaud a soutenu que l’arme ne pouvait se trouver à la maison au moment des faits présumés en 1988 puisque l’accusé l’a reçue de son père peu de temps avant son décès en 1993. «M. Masse (l’armurier) a confié qu’il l’avait rendue inopérante en 1993», a précisé l’avocat.

Me Robichaud s’est aussi questionné sur les premiers mots qu’aurait dits la fille de l’accusé à l’enquêteur François Beaudoin en mars 2015 à l’effet que son père avait le cancer, qu’il passait les hivers en Floride et qu’il était millionnaire. «Qu’est-ce que ça vient faire dans une plainte d’agression sexuelle?» L’avocat se serait attendu à ce qu’elle dévoile d’abord les faits dont elle dit être victime.

Par ailleurs, le témoignage d’Huguette Rohrbach comporte, selon lui, plusieurs contradictions. «Au cours du procès, elle corrige le tir à la suite des questions. Elle est obligée de s’ajuster sur les dates. Sa mémoire revient et s’effrite, a-t-il noté. Elle attribue aussi des années plus tard des propos à l’accusé lors du défilé de mode.»

Me Robichaud a plaidé que sa crédibilité est non seulement affectée, mais elle est nulle. «Elle ne dit pas la vérité. Elle propose deux, trois versions. On est en train d’inventer un monstre pour aller chercher de l’argent à quelqu’un», a-t-il soutenu.

Se penchant sur le témoignage de la fille adoptive, l’avocat a fait état des différents documents présentés pour en arriver à la conclusion que «depuis sa tendre enfance, elle n’est pas fiable d’aucune façon, elle ment, elle vole…»

Me Robichaud a également fait la lecture d’une lettre qu’elle aurait écrite à ses parents et dans laquelle elle indique qu’ils ont été, pendant 16 ans, de merveilleux parents, qu’ils ont toujours été préoccupés par leurs enfants et voulu qu’ils ne manquent de rien. «Vous n’avez rien à vous reprocher. C’est moi le problème. J’étais fière d’être votre petite puce, d’être votre bébé, leur écrit-elle. Ce n’est pas le genre de lettre qu’on écrit si on a été molestée et violée», a-t-il plaidé.

L’avocat a aussi exposé une partie de son journal intime dans lequel elle affirme avoir menti en soutenant que sa mère adoptive (Aline Michaud) l’aurait frappée avec un bâton en tenant des propos vulgaires. «Quand on s’auto-écrit dans un journal personnel, on ne se ment pas», a-t-il lancé.

Pour Me Robichaud, il est faux de prétendre que la fille adoptive n’ait pas su pour l’adoption puisqu’un jugement de 1987 en témoigne.

Il a qualifié aussi d’invraisemblable, voire même impossible que les prétendus sévices vécus n’aient pas été révélés lors des différents suivis psychologiques.

Après deux heures et trente minutes, Me Robichaud a conclu sa plaidoirie vers 12 h 45. «Selon notre système judiciaire, pour trouver un individu coupable, vous devez être convaincus hors de tout doute qu’il a commis les gestes reprochés, sinon vous avez l’obligation de l’acquitter. Ici, l’accusé a livré un témoignage ne comportant aucune contradiction. Son témoignage n’a pas été contesté d’aucune façon.»

Et selon lui, toute cette affaire repose sur une question d’argent. «Les plaignantes ont appris que leur père, souffrant d’un cancer, aurait fait savoir qu’elle ne toucherait pas un sou si elles ne venaient pas le voir. Cette information fait en sorte qu’on est ici», a-t-il conclu, en ajoutant que la décision finale appartenait au jury et «on va la respecter».

Au tour du ministère public

Sur le coup de 14 h, le procureur aux poursuites criminelles et pénales, Me Michel Verville, a pris la parole, ce qu’il a fait pendant une heure.

Il a d’abord attiré l’attention des jurés sur les 10 chefs d’accusation, leur expliquant les éléments essentiels à prouver pour chacun d’eux.

Il a exposé la trame factuelle des événements, invitant le jury à évaluer la preuve, à déterminer le poids qu’il accorde aux témoignages, à déterminer si les contradictions relevées sont mineures, majeures ou fatales, et si un témoin doit être écarté.

Me Michel Verville de la poursuite, aux côtés de l’enquêteur François Beaudoin (Photo www.lanouvelle.net) – Archives)

Il a voulu remettre les pendules à l’heure en indiquant que la fille adoptive n’avait pas appris récemment qu’elle était adoptée. «Ce qu’elle a appris, c’est que l’accusé n’est pas son père biologique, ce qui exclut l’accusation d’inceste en l’absence de lien de sang», a signalé Me Verville.

Le procureur a soutenu qu’il fallait apprécier, dans le témoignage de la fille adoptive, de son «non-verbal». «Elle a témoigné avec beaucoup de transparence avec toutes ces questions sur ses habitudes de vie. Elle l’a fait le plus honnêtement possible», a-t-il évalué.

À propos des différents documents exposés par la défense, Me Verville a rappelé l’absence de documents originaux, des formats changés. «On a déposé une feuille de cartable. C’est n’est pas l’original. Quelle est la manipulation? On voit une date, mais aucune année», a fait savoir le représentant du ministère public, sans compter l’ajout d’une date sur un certain document. «On vous expose aussi une partie du journal intime, mais il y a un avant  et un après », a-t-il poursuivi.

Sur un autre document, la fille adoptive reconnaît le texte, mais elle affirme qu’il ne s’agit pas de son écriture. «C’est une retranscription», a précisé Me Michel Verville, non sans confier aussi les erreurs commises dans le prénom de la plaignante. «Elle l’écrit différemment», a-t-il rappelé.

Le procureur de la poursuite a fait valoir, par ailleurs, que l’accusé nie les faits. «Mais il n’apporte pas d’explications. Une négation sans contexte, sans explication. Il se place dans un endroit, mais il nie», a soutenu Me Verville citant d’abord l’épisode du défilé de mode.

«De toute évidence, il n’aime pas Mme Rohrbach. Pourtant, il est assis à côté. Pourquoi ne change-t-il pas de place? Et c’était possible de se parler (malgré la musique) puisqu’il dit avoir parlé à un homme devant lui. »

Même chose pour le salon funéraire. «Il y était, mais il dit ne pas avoir vu Madame.»

Huguette Rohrbach a reçu une confidence de la fille de l’accusé. «Elle a confronté à ce sujet Aline Michaud. La journée même, elle recevait un coup de fil de la plaignante. Oui, peut-être pour elle, c’était difficile, les dates. Mais pour elle, l’événement s’est produit», a indiqué Me Verville invitant les jurés à évaluer le poids qu’ils accorderont aux contradictions.

Quant aux quatre photos montrant la fille adoptive nue, elles ont servi, a expliqué Me Verville, pour contredire l’accusé qui soutenait n’avoir qu’un portrait de sa fille les seins nus, qu’il n’en avait pas de sa fille adoptive.

Sur la question de l’arme, a-t-il dit, l’armurier a effectué son travail en 1993. «Mais on ne sait pas quand l’accusé en a pris possession. Il dit que c’est un don de son père, son seul héritage. Mais l’arme n’était pas enregistrée», a-t-il souligné.

Le représentant du ministère public a indiqué au jury que témoigner à un procès avait quelque chose d’intimidant. «Vous aurez des directives sur la façon d’analyser les témoignages, d’évaluer les «performances». Chaque personne réagit différemment selon le stress et la confrontation», a-t-il noté, ajoutant qu’il fallait bien étudier la situation et bien soupeser chacune des déclarations.

À 15 h, tout était terminé. Le juge Serge Francoeur de la Cour supérieure du Québec a fait savoir aux jurés qu’il allait les instruire de ses directives élaborées dès 9 h mercredi.

Après quoi, il prononcera la séquestration du jury. Les 11 membres demeureront ensemble jusqu’à ce qu’ils aient rendu un verdict unanime pour chacun des chefs d’accusation.

 

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