«La planète est bien plus petite qu’on pense»

Par heleneruel
«La planète est bien plus petite qu’on pense»
Ghislain Jutras en compagnie d'une paysanne bolivienne… dans un champ de pommes de terre en fleurs. (Photo : Gracieuseté)

Il faut peut-être se rendre là-bas pour constater que la planète est bien plus petite qu’on pense, que les gestes que l’on pose ici ont des incidences ailleurs dans le monde. Prof en agriculture biologique du Cégep de Victoriaville, Ghislain Jutras en est encore plus convaincu. «La façon dont on consomme a des répercussions là-bas. De consommateurs que nous sommes, il nous faudrait devenir des consommacteurs.»

Il revient d’une mission en Bolivie, choisi par l’Œuvre Léger, qui y est présente depuis au moins deux décennies avec son projet Innovation et mobilisation pour la sécurité alimentaire (IMSA).

Organisme laïc à but non lucratif, l’Œuvre Léger – intervenant également au Pérou et au Burkina Faso – a appuyé une vingtaine de projets dont deux en sécurité alimentaire dans le département de La Paz. L’organisme privilégie le partenariat solidaire et équitable, nouant des liens avec des associations boliviennes.

Une alternative à l’élevage

Et c’est avec des producteurs de lait du plateau de l’Altiplano bolivien que le Victoriavillois a travaillé. Il campe leurs conditions. «Les prix du lait ont considérablement chuté. De sorte que, pour joindre les deux bouts, les producteurs ont dû se mettre à la culture.» Ce qui n’est pas évident, ajoute le prof. Les paysans doivent composer avec des conditions climatiques difficiles (climat semi-aride) et l’altitude, le plateau de l’Altiplano (situé entre La Paz et le lac Titicaca) étant perché à 4000 mètres.

Le projet IMSA s’étale sur cinq ans et se trouve à mi-parcours, explique encore Ghislain Jutras, 300 des 1200 puits de surface espérés ayant été implantés. «Ces puits sont essentiels afin d’éviter que les producteurs ne dépendent que de la saison pluvieuse.»

À trois reprises, Marie-Hélène Noël avec qui il a étudié en agronomie, s’était rendue en Bolivie et avait déjà diagnostiqué les besoins des paysans. Elle a recommandé la candidature de Ghislain Jutras, l’Œuvre Léger l’a acceptée.

Pendant un mois (du 3 février au 2 mars), Ghislain Jutras a observé, questionné les producteurs, animé des ateliers. Il voulait comprendre le cycle de leurs cultures, ce qu’ils produisaient quand, où, comment. «Ça a été un séjour fantastique. Ils ont déjà une belle diversité de cultures, une douzaine. Ils vendent leurs surplus de quinoa et de bébé quinoa et ils produisent selon un système bio intensif. Et ils commencent à utiliser la machinerie.»

Les ateliers qu’il a offerts ont porté sur la façon de lire le profil du sol, sur l’utilisation de la machinerie afin d’éviter la compaction et la perte de matières organiques, sur la rotation des cultures, etc. Il a aussi été invité à présenter le modèle d’éducation québécois en agriculture à l’Université technique d’Oruro. «Les échanges font germer les idées», soutient-il. Il a pu y parler de l’engouement au Québec pour l’agriculture biologique.

Enseigner, produire, voyager

Ghislain Jutras a tellement aimé son séjour qu’il souhaiterait bien y retourner et s’entretenir avec les paysans autrement qu’en espagnol, une langue qu’il maîtrise bien. Il serait même prêt à y passer ses vacances. «Si j’y retourne, je me mets à l’aymara, la langue indigène, une langue aussi étrangère à l’espagnol que le français l’est au chinois!»

Formé en agronomie, Ghislain Jutras n’en était pas à ses premières expériences de coopération internationale, ayant déjà effectué un stage au Guatemala et ayant formé une équipe de profs de Bolivie.

Originaire de Québec, il s’est installé à Victoriaville en 2010 après avoir enseigné à l’Université Laval. Il disait alors qu’il avait besoin de trois saisons dans son année, enseigner, produire, voyager.

Au cours des deux dernières années, il s’est éloigné des salles de cours… et de la ferme-école du Cégep pour vivre d’autres expériences en agriculture à Mont-Tremblant et à Seattle.

Une inquiétude

Cette mission en Bolivie l’a stimulé, affirme-t-il. «C’est de l’énergie que je suis allé cultiver là-bas, une expérience vivante de citoyen de la terre. Ça ouvre les horizons que de rencontrer les gens en face à face.»

Il est toujours difficile, poursuit le travailleur volontaire, de mesurer avec précision comment son séjour colorera son enseignement. Sur son compte Facebook, il se réjouit de l’intérêt et de la curiosité que ses écrits et photos ont suscités.

«Ça rend les gens plus sensibles à la justice sociale, à la solidarité, à, éventuellement, faire des choix d’aliments bios et équitables», reconnaissant qu’en ce domaine «tout n’est pas parfait».

Il est, par ailleurs, revenu avec une préoccupation, voire une inquiétude. Beaucoup de familles agricoles veulent augmenter leurs revenus… pour sortir du milieu rural, constate-t-il. Ici comme ailleurs, il soutient qu’«il importe que le milieu rural soit dynamique, qu’il cultive des produits identitaires et fournisse une diversité dans l’assiette. Pour cela, il faut travailler avec la relève, lui procurer des moyens techniques et humains.»

Ghislain Jutras s’est réjoui du passage de Jean-Martin Fortier, agriculteur et auteur du best-seller «Le jardinier-maraîcher» à «Tout le monde en parle» le 25 mars dernier. «Il incarne cette mouvance, cette nouvelle révolution agricole.»

Il y participe aussi, à sa façon. Pour l’instant, le prof Jutras donne des cours en formation continue pour le Centre d’expertise et de transfert en agriculture biologique (CETAB+). Il s’apprête à retourner dans la «classe verte» de la nouvelle ferme-école en train de s’implanter au nouveau Complexe agricole du Cégep derrière le Collège Clarétain.

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