Les conditions gagnantes pour faire reculer l'intimidation

Publié le 19 février 2009
Jacques Brodeur

Nous sommes à la mi-février 2009 et ces derniers jours, les médias québécois ont rapporté le cas d'un garçon d'Alma disparu de chez lui sans laisser ni nouvelles ni traces.

Les premiers renseignements entourant les causes possibles de cette disparition sont venus d'un élève de son école qui dit avoir été témoin de gestes et paroles intimidantes subies à répétition par ce jeune. Sans vouloir présumer du sort du garçon, l'émission de télévision «Denis Lévesque» du 17 février, à LCN, accueille une maman de Gatineau dont le fils s'est suicidé en août 2006. «Il aimait l'école, mais il n'aimait plus aller à l'école. Le matin, c'était l'enfer le sortir du lit», se souvient la mère de Dean Meloche. Au cours des deux années précédant le suicide, l'enfant et sa mère avaient eu des conversations sur la cause de cette démotivation. À l'école, un petit groupe l'avait pris en grippe et prenait plaisir à l'intimider. Après deux ans dans cette école, à quelques jours de la rentrée scolaire, le garçon s'est enlevé la vie. Un mois après sa mort, un élève qui se sentait coupable de son propre silence, a appelé la maman pour l'informer que son enfant avait été intimidé quelques jours à peine avant de se suicider. Une fois que le garçon était seul chez lui, ses agresseurs sont venus le narguer et lui annoncer qu'ils allaient l'accueillir cruellement dès la rentrée.

L'histoire de ce garçon a suscité de nombreuses réactions si l'on considère le fait que plus de 700 personnes se sont jointes au groupe formé en son nom sur le site «Help-Stop-Bullying-for-Dean-Meloche». La maman du garçon est convaincue que son fils n'est pas le seul. «Il y en a eu d'autres, il va y en avoir d'autres, tant et aussi longtemps qu'il n'y aura pas d'actions dans les écoles». Julie Meloche espère maintenant que d'autres enfants pourront recevoir l'aide nécessaire.

Une fois l'entrevue avec la maman terminée, l'animateur Denis Lévesque questionna ses invités sur ce phénomène horrible. Ils ont été unanimes : il y a des élèves intimidés dans toutes les écoles. Dans les quartiers riches et les quartiers pauvres, en ville et en campagne, dans les écoles privées et les écoles publiques.

Impatient, horrifié, l'animateur pose la question qui brûle les lèvres : «Faut-il chasser les intimidateurs de l'école?». Le réflexe est spontané. Pourquoi nos écoles tolèrent-elles ce type d'abuseurs qui utilisent leur droit à l'éducation pour terroriser leurs pairs ? Mais il y a une différence, un gouffre, entre régler un problème et le ...déplacer.

Un directeur de commission scolaire interrogé plus tôt au cours de la journée croyait sincèrement avoir fait le nécessaire en affectant un psychologue au suivi de la victime et en imposant une punition sévère aux agresseurs. Cela n'aura pas suffi.

En fait, ces deux mesures ne peuvent, à elles seules, tenir lieu de plan d'action pour enrayer le phénomène de l'intimidation. Il y a des conditions à réunir pour réduire et prévenir l'intimidation entre jeunes à l'école. Des décennies d'essais et erreurs nous permettent d'en présenter un certain nombre.

Prenons d'abord quelques instants pour mentionner des mesures qui, bien que répandues, ne sont pas des solutions. Embaucher des agents de sécurité et installer des caméras de surveillance sont des mesures dont l'utilité n'est pas négligeable, mais elles ne sont pas des solutions réelles, pas plus que la présence policière à l'école.

Intimider des intimidateurs lance un message contradictoire aux récidivistes. D'autres écoles ont instauré le vouvoiement, croyant que la politesse verbale avec les adultes allait rendre leur milieu «respectueux». Ailleurs, on a dressé la liste des infractions qui seront automatiquement punies d'exclusion : après avoir publicisé les sanctions, on a sévi. Ces mesures peuvent calmer le jeu pour quelques semaines ou quelques mois, mais leur utilité réelle consiste plus à donner du répit aux directions qui voudront préparer un véritable plan de prévention.

Voici les conditions gagnantes que nous avons pu identifier.

L'école doit d'abord se doter d'un plan de match. Toutes les équipes sportives et tous les groupes musicaux se présentent sur scène ou sur le terrain avec un plan de match. En milieu scolaire, il faut éviter les petites campagnes éphémères où les semaines se succèdent, chacune faisant oublier la précédente. Nos écoles ont besoin d'un plan de prévention étalé sur l’année, s’insérant dans le projet éducatif sans le remplacer. Ce plan s'inspire et s'appuie sur un portrait de situation où les enfants, le personnel et les parents ont pu exprimer leur perception et rassembler les constats exprimés par les victimes, les témoins et les agresseurs. Ce plan doit cibler la violence à la source.

Ce plan suscite l'amélioration de la communication des jeunes avec leurs parents, séparés ou pas, et avec le personnel de l'école. Si, comme l'indiquent des études, le temps de conversation entre parents et enfants est passé de 1 h 12 à 34 minutes par semaine entre 1981 et 1997, il faut que la société et les adultes de tout âge se questionnent et prennent des mesures pour nourrir la vie familiale par une communication signifiante.

Nos écoles doivent adopter une discipline fondée sur la réparation et la responsabilisation plutôt que sur l’humiliation et l’exclusion. Si les parents et le personnel de l'école acceptent de concevoir des mesures disciplinaires inspirées de ce modèle, on augmente les chances de succès. Lorsque des élèves ont été surpris à intimider, il faut absolument resserrer l'encadrement et appliquer la reddition de comptes.

Le plan d'action doit stimuler la concertation des quatre partenaires de la réussite éducative : parents, enfants, personnel de l’école et communauté. La logique commerciale du «client» est contraire aux priorités de l'école. On n'envoie pas nos enfants à l'école pour remplacer les parents, séparés ou pas; l'école n'a pas pour mission d'élever les enfants à la place des parents, mais bien plutôt de prolonger l'action éducative des parents. La communauté a aussi un rôle important à jouer. L'école n'est pas une «entreprise» parmi d'autres. Elle est essentiellement vouée à construire la société de demain, l'avenir. «Pour éduquer un enfant, il faut tout un village.»

L'école doit de toute urgence développer chez les enfants et les ados d'aujourd'hui trois compétences que la culture désensibilisante a facilité le sous-développement : - la liberté (ou capacité) d’expression des sentiments et des émotions, surtout chez les garçons à qui la culture ambiante demande (exige) de faire semblant, de jouer les durs, d'encaisser - le jugement critique face aux messages sophistiqués utilisés pour les attirer, les intéresser, les captiver et les manipuler. - le pouvoir d’empathie, celui qui doit nous interdire de fermer l'œil et de nous taire face aux souffrances imposées à ceux et celles qui nous entourent.

Ces trois compétences doivent être développées par tous les élèves pour une raison très simple; c'est que tous sont, à des degrés et moments divers, tour à tour, témoins d'abord, puis, victimes et initiateurs des abus. Les programmes qui ne touchent que les victimes (accompagnement) et les agresseurs (punitions) oublient le rôle déterminant des témoins dans le pouvoir des tyrans.

Un plan d'action moderne tient compte des contraintes et des sollicitations exercées sur les jeunes d'aujourd'hui ; il comporte des activités éducatives adaptées qui touchent les quatre domaines de formation qui composent le mandat de l'école québécoise du XXIe siècle : - vivre ensemble et citoyenneté, - environnement et consommation, - médias et communication, - santé et bien-être.

Enfin, un plan d'action victorieux comporte une mobilisation communautaire qui sort des murs de l'école et qui rayonne dans l'ensemble de la société.

Ce plan d'action atteint son point culminant dans un projet rassembleur, le DÉFI de la Dizaine sans écrans pour VOIR AUTREMENT. À défaut d'intégrer ce DÉFI dans le plan d'action lui-même, il faut à tout le moins que l'école renseigne régulièrement les parents sur les multiples impacts de la consommation médiatique et de la sollicitation publicitaire sur la santé mentale et physique des jeunes.

Trop peu de parents savent que des centaines d'études ont révélé que le temps passé devant les écrans augmente les risques ... - d'abandon scolaire, - de détresse, de dépression et de tentation du suicide, - de sédentarité, de surplus de poids et d’obésité, - de faible image de soi et d'obsession de l'apparence, - divers désordres alimentaires tels que l'anorexie et la boulimie. - de dépendance affective et du besoin de séduire, - de relations sexuelles précoces et non protégées, - de faibles habiletés sociales, - de consommation compulsive.

Existe-t-il un produit de consommation qui affecte autant la vie des futurs adultes ?

Ces renseignements dont auront besoin ceux et celles à qui on demandera de construire le monde de 2025, de 2050 et de 2100, qui donc les leur fournira sinon l'école ?

Jacques Brodeur, Edupax, organisme à but non lucratif

Prévention de la violence, Éducation aux médias, Éducation à la Paix

www.edupax.org <> Jbrodeur@edupax.org <> 819-379-2132

Jacques Brodeur