Photographier des «anges», un service pour parents endeuillés

Hélène Ruel helene.ruel@tc.tc
Publié le 15 juillet 2009

La photographie d’un bébé mort-né ou qui n’a vécu que quelques minutes ou quelques heures, devient parfois la seule preuve que ce petit être a existé, qu’il fera toujours partie de la famille. «Je ne sais pas ce que les parents font avec les photographies. Ils ne les regardent peut-être pas tous les jours, tellement ils ont de la peine. Mais ils savent qu’ils ont, quelque part, un souvenir de leur enfant perdu, un souvenir qu’ils pourront, s’ils le souhaitent, partager avec d’autre», croit la photographe Manon Allard.

Un reportage sur le deuil périnatal diffusé à la télé de Radio-Canada le 9 juillet dernier nous a fait connaître cette artiste de Chesterville, appelée à l’Hôtel-Dieu d’Arthabaska, à l’aube du 13 mai, à photographier la petite Éryann.

La maman, Karine, avait accepté que Manon prenne des clichés de sa petite fille venue au monde beaucoup trop tôt, à 21 semaines de grossesse. Le minuscule bébé n’a vécu qu’une trentaine de secondes. «Il était 4 h 30 du matin, quand la gynécologue Martine Aubry m’a téléphoné. Lorsque je suis arrivée à l’hôpital, la petite Éryann s’était endormie pour toujours une demi-heure auparavant. Elle était dans une petite couverture. J’ai commencé à la photographier avec la lumière qui entrait par la fenêtre. Je n’avais pas l’impression qu’elle était morte. La mort a ceci de paradoxal qu’elle est à la fois belle et tragique.»

Le lendemain, la photographe s’est rendue chez Karine, sortie de l’hôpital, pour lui remettre les photos de la petite Éryann, la plupart ayant été retouchées. «Ces photos, c’est tout ce qui lui restait de son bébé.»

Au Québec, Manon Allard est l’une des premières photographes à adhérer à cette fondation créée en 2005 aux États-Unis, Now I lay me down to sleep (NILMDTS). Une maman, Sherryl, avait mandé la photographe Sandy Puc pour fixer le souvenir de son poupon qu’on allait bientôt débrancher. Son expérience a fait boule de neige, tant et tant que l’organisation, composée de médecins et d’infirmières, s’est constitué un vaste réseau de 7 000 photographes prêts à offrir bénévolement leurs services aux parents endeuillés. Le mouvement a aussi gagné l’Ontario.

Une cause

«Pour les photographes, il s’agit d’une cause et il n’est pas question d’être rémunéré, parce que ce n’est pas un travail. Mon but, c’est de faire connaître l’organisme et de faire en sorte, que, dans toutes les régions du Québec, les parents puissent faire appel à des photographes à n’importe quelle heure du jour ou de la nuit. On ne dispose que de très peu de temps pour le faire et c’est surtout dans une chambre d’hôpital que cela se passe. Je souhaiterais qu'on soit plusieurs photographes à se rendre disponibles auprès des parents qui le veulent. Je ne veux pas me faire une spécialité de ces photos, encore moins une gloire, je souhaite seulement être la porte-parole de ce mouvement si utile aux parents.»

Manon Allard a découvert l’organisme américain à l’occasion du Trade Show de Las Vegas de février, un rendez-vous de photographes et de fournisseurs. NILMDTS y avait son kiosque… et des albums de photos (que l’on peut également voir sur le www.nilmdts.org). «Je savais, instinctivement, que je pourrais réaliser ce genre de photographies, que j’avais les aptitudes pour faire face à la mort, même si je suis très émotive.» C’est d’ailleurs avec les larmes aux yeux qu’elle a photographié la petite Éryann, admet-elle. «Il reviendrait davantage à des psychologues ou à des gynécologues dire que ces photographies aideraient les parents à vivre leur deuil. Avec Karine, en tout cas, j’ai senti que mon intervention a été nécessaire et appréciée. À l’écran de mon ordinateur, où j’ai à la fois pleuré et travaillé sur les photos d’Éryann, j’avais le sentiment que, grâce à mon métier, je pouvais rendre un immense service», dit Manon Allard.

Dans certains hôpitaux, notamment à l’Hôtel-Dieu d’Arthabaska, le protocole du deuil périnatal comprend entre autres la fourniture aux parents (qui le veulent) un appareil jetable afin de photographier leur bébé… Les résultats d'une photographie professionnelle sont différents, observe Manon. «On ne veut pas photographier la mort, dans ce qu’elle a de cru, comme s'il s'agissait d'un phénomène de laboratoire. On veut réaliser la photo d’un bébé qui fait dodo.»

La plupart des photos sont travaillées, NILMDTS offrant aussi la possibilité de recourir à des retoucheurs professionnels. «On peut envoyer nos photos à l’organisme et les retoucheurs intéressés nous retournent leur proposition.» Ce travail de retouche pourrait s’apparenter à une forme d’embaumement, reconnaît la photographe.

Rien de morbide

Il n’y a rien de morbide à tout cela, dit encore Manon Allard.

Dans les vieilles boîtes à souvenirs, se trouvaient parfois des photos de gisants dans leur cercueil ou même d’enfants tout endimanchés paraissant dormir comme des anges. «Il y a toute une génération qui n’osait plus ce genre de photographie, la mort étant devenue taboue.»

Braquant depuis cinq ans l’objectif de sa caméra sur des couples d’amoureux, des bébés, des enfants, sur des bedons maternels arrondis, des scènes d’allaitement, Manon Allard, elle-même maman de deux adolescents, est aussi la photographe attitrée de la Fondation des Amis d’Elliot.

Elle ne croit pas que ce genre d'expérience intime avec des parents endeuillés teintera sa façon habituelle de travailler. «Je dirais que ce serait plutôt le contraire. Je me sers de mes techniques et de mon expérience avec les bébés vivants. Le bébé qui vient de naître émeut par son visage, par la petitesse de ses mains et de ses pieds. C’est la même chose pour un petit être disparu.» Ce qui change, dit-elle, c’est la relation de la photographe avec les parents… avec la douleur vive des parents.

On peut communiquer avec la photographe par courriel à photos@manonallard.com ou lui téléphoner en composant le 819 382-2505.