Que de souvenirs...
Nous sommes le samedi 9 décembre et comme tous les samedis soirs ou presque, c’est la Soirée du hockey. Mais cette soirée-là n’est pas comme les autres. Cette soirée-là revêt un caractère tout à fait exceptionnel. En effet, je ne suis pas assis sur le divan du salon du sous-sol, les yeux rivés sur l’écran de ma télévision 24 pouces, à voir le Canadien de Montréal rivaliser avec l’adversaire, comme le veut la tradition transmise de père en fils et ce depuis que je suis haut comme trois pommes. Non, ce soir-là, je suis plutôt dans la télévision. Ce soir-là, mon beau-frère Richard de Varennes, détenteur de billets de saison de hockey, me fait pénétrer dans les entrailles du temple moderne du hockey, le Centre Bell.
Flash back. Hiver 1975. Coin Atwater/Sainte-Catherine. Forum de Montréal. J’ai 13 ans. C’est la dernière fois où j’ai assisté à une partie du Canadien. Ce soir-là, le Canadien affrontait les Sabres de Buffalo. Ken Dryden, célèbre et grand gardien du Canadien portant le numéro 29, affrontait pour la toute première fois son frère gardien de but Dave Dryden, numéro 30 des Sabres de Buffalo.
Si ma mémoire est bonne, le match s’était terminé par un verdict nul de 3 à 3. Mais le score importe peu. Ce dont je me souviens le plus, c’est d’abord cette image de grande surface lisse glacée, claire et nette, appelée patinoire qui brille de tous ses éclats et qui m’hypnotise dès que je mets les pieds dans l’amphithéâtre.
C’est aussi et surtout mon idole de jeunesse, Guy Lafleur, que j’ai peine à distinguer chaque fois qu’il touche à la rondelle parce que ma vue devient embuée, qui vole sur la glace et qui vole encore une fois le show.
Ce sont tous ces bancs rouges d’une propreté impeccable, à la fois les plus près de la patinoire et les plus dispendieux, suivis des bancs bleus de la classe moyenne, puis des bancs gris situés au sommet de la tour, dédiés à tous ceux et celles qui trouvent au bas de la pyramide sociale.
Évidemment, mes yeux d’enfant de 13 ans ne perçoivent nullement les différences de classe. Elles ne distinguent que les couleurs : Le rouge, le bleu et le gris du Forum.
Le bleu, le blanc et le rouge du chandail tricolore. Je palpe le bonheur à l’état pur qui est tout juste-là, je nage dedans, je m’en imprègne, je fais partie du rêve, je touche à l’intouchable et j’entends les clameurs de la foule chaque fois que le Canadien pénètre dans la zone adverse.
Puis la partie se termine. Je tente du mieux possible de stocker dans ma mémoire d’enfant toutes ces images que mes yeux ont capté, tous ces sons parvenus à mes tympans. Je ne veux rien oublier. Je ne veux surtout pas m’endormir. Je veux que le rêve se poursuive.
Trente et un ans plus tard. 9 décembre 2006. J’ai 44 ans. Ironie du sort, le Canadien affronte ce soir-là les Sabres de Buffalo. J’entre dans le Centre Bell. J’ai les mains moites et le cœur qui bat. Je ne réalise pas tout à fait ce qui se passe.
Pour accéder à la patinoire, je dois tout d’abord passer à travers divers couloirs, monter des escaliers, marcher au travers ces milliers de gens qui font aussi partie de mon rêve.
Mais l’adulte que je suis devenu est foudroyé par ce qu’il voit : Les boutiques souvenirs et leurs articles surévalués. Les solliciteurs de carte de crédit. Les kiosques fast-food qui, en échange de 12 $ plus taxe, t’offrent le trio hot-dog, frite et liqueur. Bière, beer, Molson-Ex à 9,25 $ servie tiède dans un verre de plastique. Eau pure Naya, 500 ml, vendue 4,25 $. Stationnement dont les prix varient entre 6 $ et 15 $.
Le Centre Bell devient soudainement belliqueux. Le Centre Bell m’agresse, mais pas longtemps. Les symptômes disparaissent dès que j’atteins le cœur du Centre Bell, dès que j’aperçois cette grande et belle surface glacée, toute lisse, claire et nette, appelée patinoire, qui brille de tous ses éclats et qui m’hypnotise. Je n’ai plus 44 ans, j’en ai 13, peut-être même moins.
Je suis devant un écran plasma de plus de 200 pieds de large, image haute définition d’une pureté divine. Les Dieux du stade font leur entrée sur scène, sous un tonnerre d’applaudissements et de cris.
Je vois Alex Kovalev, le joueur russe surdoué aux mains magiques, Steve Bégin, le CH tatoué sur tout le corps, Saku Koivu, le valeureux et digne capitaine de cette équipe, Guillaume Latendresse, une verte recrue de 235 livres qui vit dans le conte de fées de tous ses petits garçons québécois qui ont au moins une fois dans leur vie pensé qu’un jour, ils feraient peut-être la Ligue nationale, et tous ces autres. Puis, les images défilent à une vitesse folle.
Puis la partie se termine. Le Canadien a perdu 3 à 2 en prolongation, en tirs de barrage. Mais le score importe peu. Je flotte sur un nuage. Mon corps frissonne. Mon cœur déborde de joie. Il est presque 22 h. Normalement, à cette heure, si j’étais dans mon sous-sol à Lévis, je fermerais le téléviseur et le clapet de Céline Galipeau, puis irais rejoindre les bras de Morphée, complètement épuisé, les batteries à terre.
Mais je ne suis pas là. Je suis encore éveillé dans mon rêve. Je retourne plutôt à la maison. Montréal-Lévis. Deux heures et demi de route. Jamais durant le trajet Montréal-Lévis, le sommeil ne m’a assailli. Jamais.
J’ai plutôt tenté du mieux que je pouvais de stocker dans ma mémoire d’adulte toutes ces images que mes yeux avaient capté, tous ces sons parvenus à mes tympans. Je ne veux rien oublier. Je ne veux surtout pas m’endormir. Je veux que le rêve continue de défiler dans ma tête jusqu’à ma mort.
Merci Richard, du fond du cœur pour toute cette générosité. Merci de m’avoir payé ce que je n’osais me payer : une sortie de rêve, une sortie dans le rêve.
Louis Martel
Lévis