Je viens ici à travers mon expérience vous inciter à réfléchir, à vous questionner sur l'organisation du travail dans l'enseignement et ailleurs. Je suis de ceux et celles qui veulent partir à la retraite «même si cela se traduit par des pertes financières, tellement les conditions de travail sont déplorables».
J'ai commencé à décrocher à 47 ans lorsqu'on nous a annoncé cette merveilleuse réforme qui changerait les paradigmes de l'enseignement. J'ai donc voulu faire des changements. Mon champ 14 (ERC, ECC, F.P.S. et E.M.) était chamboulé. J'avais peur de devoir enseigner n'importe quoi. Alors, je me suis «réformée». Je suis allée étudier l'anglais pour changer de champ. Cela m'a demandé beaucoup d'efforts, mais j'avais l'énergie et la volonté de m'adapter à tous ces changements.
Au début de la cinquantaine, donc, j'ai changé de champ, d'école, de clientèle et même de province. Ceci a provoqué un stress d'adaptation; je me suis retrouvée en «burnout». Mon corps, mon cœur, mon mental ont-ils choisi cette maladie pour décompresser ou pour m'enlever toute la pression que je me suis donnée afin d'être une excellente enseignante?
Je réalise que je me suis toujours remise en question dans mon enseignement. J'ai eu le courage de faire tous les changements et, aujourd'hui encore, je retourne contre moi cette colère en continuant à vivre dans le système d'éducation actuel. Ce système ne tient plus compte du savoir être; l'enseignant doit performer dans les «T.I.C.», être psychologue, préfet de police, parfois animateur de «show», en plus de créer des projets. Et pire encore, quand nous sommes des spécialistes au primaire, nous devons travailler dans plusieurs écoles, voir plus de 400 élèves et être à la fine pointe des nouvelles technologies pédagogiques. Sans parler de la discipline qu'il faut faire avec un système adapté à chaque élève ou presque.
Tout cela m'a rendue malade encore une fois à 54 ans. Qu'est-ce qui fait que des jeunes enseignants quittent de plus en plus cette profession après seulement cinq ans? Qu'est-ce qui poussent certains à se demander après dix ans s'ils seront en mesure d'enseigner jusqu'à 50 ans et d'autres encore à prendre leur retraite le plus tôt possible?
Je ne suis pas la seule dans cette situation, n'est-ce pas? Un nombre effarant d'enseignants vont consulter et doivent prendre des antidépresseurs pour continuer leur carrière. Quand ma thérapeute me dit que mon travail me rend malade, qu'une énorme part est devenue toxique et que je dois quitter cette carrière, cela me met en colère, car j'adore enseigner, mais pas dans ces conditions. Non, je ne veux plus «en saigner», je décroche comme bien d'autres…
Nous nous retrouvons, nous qui sommes dans la cinquantaine, à finir notre carrière de peine et de misère et parfois très amers, dans le silence de nos colères et dans l'isolement. Parce qu'on ne veut plus nous entendre «chialer» ou revendiquer, on se tait et on ravale jusqu'à en devenir malade.
Bien sûr, je n'aurai pas les honneurs d'avoir servi ma Commission scolaire durant 35 ans. J'ai 22 ans à mon crédit, soit seulement les deux tiers. Je sombrerai probablement dans l'oubli et les préjugés. Mais j'aurai réussi à dire tout haut ce que d'autres pensent tout bas en ne restant pas dans l'anonymat. J'aurais voulu finir ma carrière en beauté, mais je quitte avec une «jambe cassée dans la tête». J'aurai à mettre un plâtre et faire de la physio, de l'ergo et même de la thérapie pour guérir de tous ces maux.
Mais, j'irai vivre ma passion et ma créativité ailleurs que dans ce système éducatif qui est devenu un Titanic. Je vois l'iceberg poindre à l'horizon. Alors, je me sauve en canot de sauvetage avant que tout coule. Beaucoup d'enseignants vont consulter. Ils ont comme moi «mal à leur travail». Est-ce vraiment une dépression que nous faisons? Je réponds non, c'est plutôt de la détresse psychologique, terme que Serge Marquis (médecin du travail et spécialiste du stresse et de l'épuisement au travail) utilise.
Car, où est la reconnaissance dans nos milieux de travail, où est le support? Et, on nous demande de faire plus avec moins (drôle de mathématique) et en plus, nous nous en demandons toujours plus pour être davantage performants. Alors, avec tous ces «plus», les enseignants s'essoufflent.
L'organisation du travail est de plus en plus malade et ce, dans tous les milieux. Le travail peut-il nous rendre malades si les employeurs ne prennent pas soin de leurs employés? Quels sont les solutions pour y être plus heureux?
Je vous laisse sur cette piste de réflexion et vous donne une adresse Internet et le titre d'un livre qui m'ont amenée à écrire ce texte
www.tortue-marquis.com «J'ai mal à mon travail», de Monique Saucy).
Lucie Cormier
Sainte-Hélène-de-Chester