Fred Frith, un habitué du FIMAV depuis ses débuts(photo : Martin Morissette)
Le FIMAV, sous l’œil d’Alain Brunet
Alain Brunet est présentement journaliste et chroniqueur musical au journal La Presse. Celui-ci a eu la chance de voir grandir le Festival International de Musique Actuelle de Victoriaville, qu’il a couvert dès ses débuts il y a 25 ans. Son expérience journalistique permet donc de dresser un portrait intéressant de son évolution.
«La première fois que j’ai assisté au FIMAV, il en était à sa deuxième édition. J’étais alors journaliste pour une radio alternative de Montréal, CIBL, dont je suis d’ailleurs membre fondateur. J’avais une émission de musique d’avant-garde à l’époque», se rappelle Alain Brunet.
Dans les années 80, il n’y avait aucun autre festival du genre au Québec et le journaliste avait trouvé l’initiative intéressante non seulement du point de vue de la musique, mais également du point de vue régional. «Le Festival de Jazz de Montréal avait alors un certain volet plus contemporain, mais celui-ci était beaucoup plus ténu. À Victoriaville par contre, on pouvait y explorer des musiques d’avant-garde exclusivement présentées à ce festival, issues du courant jazz contemporain, par exemple, ou du rock progressif ou improvisé…»
Alain Brunet observe également que le FIMAV, contrairement à d’autres festivals à travers le monde, a toujours privilégié le volet non institutionnel de cette forme de musique. «Quoique Fred Frith, un habitué du festival depuis ses débuts, est devenu lui-même enseignant (il enseigne la composition et l'improvisation au Mills College à Oakland en Californie)», fait remarquer le journaliste.
Évolution
«Au fil du temps, le FIMAV est devenu plus varié, on y entendait davantage de musique découlant du rock expérimental», poursuit le chroniqueur avant d’ajouter qu’aujourd’hui, le festival de Victoriaville puise beaucoup dans les musiques populaires.
Il y a eu aussi tout le mouvement bruitiste (noisy) qui s’est installé, porté par la vague punk-rock new-yorkaise et folk psychédélique, dont est issu par exemple Thurston Moore, de Sonic Youth. Michel Levasseur avait d’ailleurs confié au guitariste le soin d’inviter six groupes de son choix, lors de la 22e édition en 2005.
«Le festival a évolué lentement vers la musique improvisée électronique, jusqu’à en développer son propre créneau», précise Alain Brunet.
Une niche qui a été nécessaire à trouver, avec l’émergence de nouveaux festivals du genre tels que les Elektra et Mutek.
«Aujourd’hui, son principal concurrent est surtout le Suoni per il popolo (des sons pour le peuple), à Montréal, qui présente une programmation sur trente jours, avec deux concerts par jour. Par contre, les salles Casa del Popolo et Sala Rossa ne peuvent contenir que 100 et 300 personnes chacune», précise le journaliste, avant de faire remarquer que la programmation ressemble parfois étrangement à celle du FIMAV.
«Jusqu’à maintenant, Victoriaville a toujours proposé de son côté une programmation originale.»
LE FIMAV…un «trip de gars»
Alain Brunet a constaté au fil des ans que la grande majorité des festivaliers sont des hommes, souvent en provenance de villes de tailles moyennes où ils n’ont pas nécessairement accès à ce type de rassemblement musical. Ces mélomanes «outsiders» se sont lassés d’écouter du jazz ou du rock ordinaire et vont puiser à l’extrême gauche des courants musicaux.
«C’est un trip de gars! Il y a beaucoup de montréalais, beaucoup de visiteurs de la Côte ouest américaine, également (…) L’événement est multigénérationnel, dû en partie par le développement des volets rock et électroacoustique. Prenez moi, par exemple : j’appréciais les musiques du festival en début vingtaine… à maintenant 50 ans, je n’ai pas arrêté d’apprécier ces styles!»
Le journaliste s’entend aussi pour dire que le public cible est particulièrement restreint. «Comme toutes les formes de musique qui impliquent une certaine forme de complexité. Si seulement 3,5% de la population apprécie la musique jazz, imaginez la proportion de celle qui en écoute le courant contemporain! La plupart des disques de musique actuelle se vendent à 1 000 exemplaires, maximum. Le public est donc très spécialisé. Pour lui, assister à l’événement est comme assister à un congrès», soutient M. Brunet.
À la question «est-ce qu’il faut avoir la culture de la musique actuelle pour pouvoir l’apprécier?», Alain Brunet répond non… et oui!
«Je ne suis pas un spécialiste en arts visuels, mais j’apprécie les œuvres de plusieurs artistes.»
Par contre, celui-ci avoue que le choc peut en étonner plus d’un, si on ne se familiarise pas tranquillement à cette forme musicale à la fois complexe, géniale et originale.
«L’exemple est peut-être grossier, mais si on s’habitue à manger du fast-food toute sa vie et qu’on nous fait goûter du caviar ou un grand vin, il sera dur de l’apprécier la première fois, et surtout d’en distinguer sa qualité.»