Jacques Brodeur
La téléviolence, une forme d’abus
Le 19 novembre dernier, une coalition internationale nous invitait à souligner la Journée mondiale pour la prévention des abus envers les enfants. Le thème retenu en 2007 était : «Comment protéger les enfants de la violence des médias».
C'était la première fois qu'un organisme international présentait le spectacle de la violence pour ce qu'il est vraiment, une façon d'abuser les enfants. Parmi les membres de la coalition regroupée autour de la «Fondation Sommet Mondial des Femmes» (World Women Summit Foundation, WWSF), on retrouvait 783 organisations présentes dans 128 pays et, notamment, la prestigieuse Association des psychologues des États-Unis (APA).
Sur quoi se base-t-on pour qualifier la violence télévisée d’abus?
Notons d’abord que c'est à des fins commerciales qu'on l'utilise pour capter l'attention des enfants.
Les producteurs de divertissements violents savent que la violence attire les petits humains et ils augmentent les doses. Entre 1993 et 2001, (9 ans) les doses de téléviolence déversées au Québec sont passées de 10 actes d'agression à l'heure à 52.
Ce sont les mêmes télédiffuseurs qui avaient promis de se réglementer afin de diminuer la violence diffusée avant 21 heures. Plus de 85% des agressions sont maintenant diffusées avant 21 heures, comparativement à 53 en 1994. Les abuseurs font tout pour contrer les tentatives des décideurs publics de réglementer l'usage de la violence dans les émissions pour enfants.
Et quand ils proposent des solutions, c’est pour transférer la responsabilité aux parents. Imaginez une municipalité qui fermerait les yeux sur une entreprise qui empoisonne l’eau qui coule de nos robinets en nous invitant à acheter un gadget qui filtrerait l’eau à son arrivée chez nous.
On abuse les enfants quand leur offre d’assister à une agression télévisée alors qu’ils sont incapables de distinguer la fiction de la réalité; le petit témoin ne peut pas intervenir, il est réduit à l'impuissance devant un crime effrayant.
Le simple fait d’assister impuissant au spectacle de la violence suffit à rendre agressif. Plusieurs études ont fait la preuve que plus un enfant regarde la télé, plus il devient agressif. Une étude étalée sur 17 années a même démontré que le temps passé devant le petit écran permet de prédire le comportement criminel qu’adoptera la personne à l'âge adulte. Ce phénomène d’influence à long terme, les chercheurs l’appellent «incubation».
Si, comme l’affirme le Conseil supérieur de l’éducation, l'exposition répétée à la violence dans les médias contribue à l'augmentation du nombre d'enfants au comportement troublé, il faudrait être aveugle pour ne pas attribuer au même facteur la responsabilité d’avoir contribué à la hausse du taux de crimes violents des jeunes Québécois de 12 à 17 ans; ce taux atteint maintenant plus du double de celui des adultes.
La télé n’est pas seule responsable, mais sa responsabilité est indéniable. Quelle est la responsabilité de l’allumette dans l’incendie d’une grange? L’énorme quantité de foin et la présence d’oxygène dans l’air ne sont-ils pas des facteurs plus importants? Bien sûr que oui, mais tout le monde reconnaît que c’est la petite flamme qui met le feu aux poudres; tous sauf …le pyromane.
Raison supplémentaire pour parler d'abus, c’est que l'enfant commence à distinguer la fiction de la réalité à partir de 7 ans, processus qui s'étend jusqu'à l'âge de 13 ans. Ce processus a été analysé devant la Cour suprême du Canada dans un jugement rendu en 1989 contre la Compagnie Irwin Toys.
Le jugement a confirmé le pouvoir du Québec d’interdire la publicité destinée aux enfants de moins de 13 ans en reconnaissant leur vulnérabilité. Enfin, une dernière raison qui rend le recours à la téléviolence encore plus tragique, c'est que les producteurs d’émissions (violentes) consultent des docteurs en psychologie pour concevoir leurs scénarios.
N’y a-t-il pas quelque chose de répugnant dans le fait que des diplômés universitaires acquièrent des connaissances pour soigner des humains et acceptent ensuite de les vendre à des agences de marketing qui les utilisent pour manipuler des enfants?
Les jeux vidéo de meurtre (cotés M) sont hautement toxiques
Au cours des 15 dernières années, l'utilisation de la violence dans les jeux vidéos a permis d'abuser les enfants avec encore plus d'impact que la télé et le cinéma. Au lieu de simplement regarder, l'enfant peut maintenant commettre les crimes lui-même.
Le jeu vidéo de meurtre est un outil idéal pour apprendre la violence aux enfants. On a constaté que 40% des jeux classés M (18 ans et plus) servent à amuser des enfants de 17 ans et moins. Les jeux de la catégorie FPS fournissent aux jeunes la compétence, le désir et le plaisir de tuer.
Lorsque nous voyons un enfant s'amuser à répéter un acte criminel sur sa console de jeu, en fait, c'est le concepteur du jeu qui s'amuse avec le cerveau du joueur en forçant la création de synapses entre deux points de son cerveau : «infliger de la douleur» et «ressentir du plaisir».
L'effet principal des divertissements violents est triple : l'imitation, la déshinibition et la désensibilisation. Plusieurs petits Québécois consacrent facilement 35-40 heures par semaine au petit écran, plus si l'appareil est dans sa chambre. Durant la même semaine, le parent nord-américain converse avec son enfant durant 34 minutes par semaine.
Fermer les yeux sur les abus?
Pour atténuer la gravité des abus commis par les médias, certains tentent de détourner l’attention en accusant les parents de négligence. Ils sont prêts à fermer les yeux sur les efforts incessants et pernicieux faits par les producteurs et les diffuseurs pour attirer les enfants et les fidéliser.
Bien sûr, il faut rappeler aux parents que l’industrie télévisuelle est une gardienne qui abuse fréquemment de son pouvoir. Mais la responsabilité des abuseurs ne disparaît pas pour autant. Au Québec, en 2003, la Fédération des commissions scolaires du Québec recevait l’appui des parents et des enseignants, de même que des ordres professionnels de médecins, pédiatres, psychiatres, psychologues pour réclamer du gouvernement canadien :
a) qu'il interdise l'usage de la violence en tant que moyen normal de résoudre les conflits dans les émissions pour enfants;
b) qu'il interdise la diffusion de films violents avant 22 heures.
Le 19 novembre dernier, la Coalition internationale regroupée autour de la WWSF ajoutait une autre revendication :
c) que l’on interdise la vente aux enfants de musique et de jeux vidéos violents destinés aux adultes.
Trop sévère? Lorsque la peinture qui recouvre un jouet contient du plomb, ne le retire-t-on pas des étagères? Lorsqu'une montagne de pneus prend feu, n'oblige-t-on pas les résidants à évacuer leur domicile?
Lorsque des épinards contiennent des bactéries ecoli, les épiciers ne les jettent-ils pas aux vidanges? La société doit se rendre à l’évidence. Seules des lois rigoureuses parviendront à protéger ses enfants de la violence utilisée par les médias pour les abuser.
Et cela deviendra possible lorsque la population connaîtra la gravité des dommages et lorsque les décideurs publics cesseront de fermer les yeux, sous la pression de quelques abuseurs publics.
Front commun à Princeville
Les parents, les enfants et les enseignants de l’école Sacré-Cœur, à Princeville, se préparent en ce moment à prendre le contrôle du robinet télévisuel.
Un tel effort requiert une concertation étroite entre les trois partenaires de même que l’appui de la communauté. Comme le rapportait une équipe de reportage de l’émission Enquête le 10 janvier dernier, la victoire est possible et les conditions à réunir sont connues. Les habitués de la présente chronique peuvent voir ce reportage en accédant aux archives de la SRC :
www.radio-canada.ca
Jacques Brodeur