Certains tombent en amour, d'autres «montent» en amour


Publié le 10 février 2017

Sur la route des Valentins

©Photo Sylvie Potvin d'osezvoyager.com

À côté de sa Marylène Morin, Denis Laliberté aime à répéter qu'ils ne sont pas «tombés en amour». «Une dame nous a dit que nous étions plutôt montés en amour, et c'est bien vrai.»

Parlant de ces amoureux, on hésite à les décrire comme des personnes handicapées, tellement ils sont lumineux, bien dans leur peau, actifs et suffisamment aimants l'un de l'autre pour vouloir constamment redonner au suivant.

Pourtant, les deux sont confinés à un fauteuil roulant. «Le handicap reste une question de perception», dit Marylène. «On n'est pas en deuil constant, notre condition n'est pas dégénérative… et on ne manque de rien.»

Une maladie, un accident

Originaire de Tingwick, mais ayant grandi à Saint-Norbert-d'Arthabaska, Marylène est née avec une paralysie cérébrale, tout petit bébé de trois livres et demie, pressé de faire son entrée dans le monde après les 6 mois de grossesse de sa maman.

Les quatre premières années de vie, elle les a quasiment toutes passées à l'hôpital. «Mes parents m'y amenaient la semaine et me ramenaient à la maison la fin de semaine. Ils me manquaient c'est certain, mais j'ai bien compris qu'ils le faisaient pour mon bien, pour me stimuler. Je ne serais probablement pas ce que je suis aujourd'hui sans ces services que j'ai reçus à l'hôpital», dit la jeune femme de 37 ans.

Denis avait 24 ans lorsque sur la ferme familiale Leclervale à Leclerville, il y a vingt ans de cela, il a été victime d'un accident, un monte-balles lui sectionnant la colonne. «Tu ne marcheras plus», lui a balancé un médecin qui a aussitôt quitté son chevet. De cet accident il en parle aujourd'hui comme d'un événement qui devait l'«asseoir» dans la vie, étant d'un naturel téméraire. «Au centre de réadaptation, en voyant d'autres accidentés, je me suis dit que 24 ans, c'était un bel âge. Je n'avais pas d'enfant comme cet ingénieur et je n'avais pas 15 ans comme cet adolescent qu'un ongle incarné aurait fait hurler.»

De collègues… à complices

Marylène et Denis se sont rencontrés en 1998 à Handicap Action Autonomie Bois-Francs, qu'a dirigé Denis (entre 2001 et 2003) et que dirige maintenant Marylène depuis 2005. Les deux ont un parcours à peu près similaire dans l'organisme communautaire, y ayant occupé toute une série de fonctions. Et le fait de partager la même vision de la mission de l'organisme contribue à les souder.

Pour l'un comme pour l'autre, mais de façon un peu différente, Handicap Action Autonomie Bois-Francs a été une sorte de planche de salut. Même s'il n'y travaille plus, Denis demeure au conseil d'administration. «L'organisme a changé et sauvé ma vie», lance-t-il. C'est là qu'il a trouvé l'impulsion nécessaire pour entreprendre des études en sciences comptables, décrochant son bac en deux ans, puis prendre le chemin de l'Ontario pour aller enseigner l'anglais et retourner ensuite aux commandes de la ferme familiale avec deux de ses frères.

Quant à Marylène, jamais elle n'aurait imaginé que ce stage d'un an obtenu chez Handicap après son diplôme en secrétariat la mènerait à la direction générale. «Quand j'y pense, je devais rester un an ici et j'y suis encore 19 ans plus tard!»

L'entrepreneure…

Elle a beau dire se dépeindre comme plus «conservatrice» que son conjoint, un brin «moumoune», c'est cependant elle qui a été l'entrepreneure de leur couple.

Elle avait Denis à l'œil… et au cœur depuis qu'elle le connaissait. «Mais, je savais qu'il avait une conjointe, alors je n'ai rien manifesté. C'est lorsqu'il est revenu d'Ontario, seul, que j'ai pensé avoir une chance auprès de lui.»

Denis a bien senti l'intérêt que lui portait Marylène. C'était il y a dix ans.

Il admet qu'il s'est demandé si, à deux en fauteuil roulant, une relation amoureuse était possible. Pendant deux mois, ils en ont gardé le secret, le temps de vérifier si de s'embarquer dans l'auto… et dans une vie à deux était possible. L'expérience a été concluante. Ils ont fini par cohabiter.

C'est encore Marylène qui a demandé Denis en mariage. «Je ne lui ai demandé qu'une fois… mais il a dit «oui» au bout de trois ans!» Le 10 septembre 2011, les amoureux s'épousaient à l'église Saint-Christophe-d'Arthabaska. Leur mariage a donné lieu à un gros événement qu'ont applaudi 194 personnes. «Un souvenir comme ça, ça ne s'achète pas!», s'extasie encore la jeune femme.

Une maison? Des enfants?

Comme tous les couples, ils se sont demandé où ils allaient habiter, envisageant l'idée d'une maison. Mais leur grand désir d'autonomie leur a fait renoncer à ce projet. S'ils ont chacun une voiture, il leur aurait fallu de l'aide pour tondre le gazon, déneiger la cour, réparer un problème de plomberie. Dans leur appartement à aires ouvertes où la vaisselle se trouve dans les armoires du bas, ils recourent à une personne pour le ménage et pour préparer des repas, cuire étant risqué lorsqu'on ne voit pas dans le chaudron sur la cuisinière, précise Marylène.

Et comme tous les couples, ils ont songé à avoir des enfants. La colonne des contre était plus longue que celle des pour. «Il nous aurait fallu recourir à l'insémination, moi qui tenais à ce que l'enfant soit de moi à 50%. Et puis, on aurait pu craindre que la grossesse et l'accouchement nuisent à la condition de Marylène», explique Denis. Quant à Marylène, elle s'est demandé si elle pouvait, physiquement, prendre soin d'un petit derrière lequel elle n'aurait pu courir.

Leurs élans de parentalité, ils les vouent à leur belle gang de neveux et nièces de Marylène qu'ils gardent dans leur appartement. Ces neveux et nièces leur sont aussi précieux que s'il s'agissait de leurs propres enfants. «Ils n'auront pas peur de la différence, ces enfants-là!», lance-t-elle.

Marylène et Denis disent qu'ils se complètent bien. «Elle freine mes ardeurs», «Il m'amène ailleurs», soutiennent-ils tour à tour.

Denis l'a encouragée à persister pour obtenir son permis de conduire, ce qui a constitué un défi pour elle. C'est elle qui, inquiète de la santé de son Denis, l'a invité à réfléchir aux incidences des 80 heures de travail par semaine qu'il donnait à la ferme. Mais elle préfère ne pas assister aux péripéties de son mari lorsqu'il participe à la course du 15 kilomètres du Grand Défi ou s'installe à bord d'un bateau-dragon.

Pour la première fois de leur vie amoureuse, Denis a décoré l'appartement aux couleurs de la Saint-Valentin. Il dispose de plus de temps depuis que lui et ses frères ont vendu le quota de lait de la ferme, la charge devenant menaçante. Son travail de chargé de projet à la Ville de Victoriaville (accessibilité universelle) lui convient parfaitement.

«Personne n'est éternel. Il faut profiter de ce qu'on a, de ce qu'on aime. La Saint-Valentin, ça devrait se souligner à l'année», dit Marylène.

Les amoureux prennent plaisir à voyager. Ce qu'ils ont fait aux États-Unis et en France, rêvant d'autres destinations américaines comme New York, San Francisco et Los Angeles. «J'ai marié Laliberté!», s'exclame Marylène.

Sans toujours devoir compter sur des proches pour les accompagner, ils ont découvert une agence, celle de Sylvie Potvin, qui sait accommoder toutes sortes de voyageurs. Et à deux, ils s'autorisent des escapades pour de moins lointaines destinations, comme Gatineau où, disent-ils, les gens se surprennent à les voir rouler sur la piste cyclable. «Ce n'est pas comme à Victoriaville où on a fait bien du chemin!», dit Denis.

Denis Laliberté et Marylène Morin devant la porte de Handicap Action Autonomie, là où ils se sont connus.

©Photo TC Media - Hélène Ruel