Les ventes de produits dérivés de Star Wars avaient été décevantes, de même que les cartes sportives et les poupées Robots. Deux jouets ont fait exception, toutefois, puisque les ventes de GI Joe et de Transformers ont augmenté respectivement de 82% et de 65%. Y avait-il un lien avec les événements du 11 septembre 2001? Étrange retour de l’histoire puisque 16 ans plus tôt, ces deux jouets constituaient la partie la plus importante d’une cueillette de jouets militaires destinés à la construction d’une murale pour la Paix à la Commission scolaire de Charlesbourg. Ginette Dion, orthopédagogue à l’époque, se souvient de sa surprise : ces deux jouets portaient le nom d’une émission de télé produite par Hasbro, les deux émissions étaient les plus violentes en onde avec 84 et 81 actes d'agression par heure qu'Hasbro payait les télédiffuseurs pour la présenter aux heures d’écoute où les enfants sont le plus vulnérables. Il ne s’agissait vraiment pas d’une coïncidence.
Amuseurs ou abuseurs publicsSelon Gary Ruskin, directeur général de l’organisme Commercial Alert, les agences de marketing sont conseillées par des docteurs en psychologie, des Ph.D. richement rémunérés pour vendre leurs connaissances de l’âme des enfants à des entreprises qui les utilisent pour les abuser.
En 1999, une cinquantaine des plus éminents professeurs de psychologie des universités états-uniennes avaient signé une lettre publique réclamant de leur ordre professionnel la dénonciation de telles pratiques et la radiation de ceux qui s’y adonnent.
Pourquoi la violence capte-t-elle l’attention des enfants ?Pour Albert Jacquard, les jeunes humains disposent d’un pouvoir d’empathie naturel, pouvoir qui a permis à l’espèce humaine de développer l’entraide, l’intelligence, le cerveau. C'est parce que les bébés humains sont plus vulnérables que notre espèce a développé les soins pour les plus faibles et son intelligence.
Or, comme l’a si brillamment démontré George Gerbner, la violence est une valeur culturelle universelle qui permet à Hollywood d’exporter des produits culturels à travers le monde sans avoir nécessairement besoin de traducteurs.
«Violence travels well because it sells»L’enfant qui s’amuse sereinement avec des blocs de construction, tout comme celui qui bricole avec des tiges de bambou, s’inquiète immédiatement d’un cri de détresse, qu’il soit poussé par un voisin, par un comédien professionnel ou un personnage de dessin animé. Voilà en bref la stratégie de marketing qui a permis à Hasbro de hausser de 700% ses ventes de produits guerriers au début des années 1980 et, vingt années plus tard, d’éviter la faillite. Si, pour tous les enfants du monde, la violence fait peur, pour le prédateur Hasbro, la violence n’est pas l’ennemi séculaire de la civilisation ni une source de souffrances à bannir, mais un banal ingrédient de marketing.
L'ingrédient possède une puissance telle qu'en 1998, une étude internationale a révélé que les héros préféré des garçons du monde entier, dans 83 pays sur 84, avait pour nom «Le Terminator». Le héros était à ce point prestigieux que le comédien musclé qui l'incarnait a pu se faire élire Gouverneur de l'État de Californie quelques années plus tard.
Réglementer la téléviolenceEn avril 2003, la Commission scolaire de Montréal lançait une campagne pour contrer la téléviolence. C’était la première fois que parents, syndicats et commissions scolaires formaient un front commun avec des professionnels de la santé: médecins, psychologues, psychiatres, pédiatres, psychoéducateurs et conseillers d’orientation, orthophonistes et audiologistes.
Pendant que les canons tonnaient en Irak pour détruire des armes de destruction massive qui n'existaient pas, on utilisait des armes de DISTRACTION massive pour tapisser l’imaginaire des petits Étatsuniens de téléviolence.
Selon le président de l'Alliance des professeurs de Montréal à l'époque, «la téléviolence est une bombe à retardement qui fait déjà des ravages dans l’esprit des petits Montréalais». On peut bien trouver le ton alarmiste, mais la réalité est là: en nourrissant les enfants de fantasmes où les frustrations sont soulagées par la vengeance et la violence, on amuse les enfants en même temps qu'on les abuse.
L'exposition à des divertissements violents contribue à l’augmentation du
nombre d’enfants aux prises avec des troubles graves de comportement. Ce n’est pas là une impression subjective, c’est une certitude scientifique documentée, comme l’a démontré la déclaration commune déposée au Congrès des États-Unis par des professionnels de la santé le 26 juillet 2002.
Lorsqu’il est question de réglementer l’utilisation des ondes publiques, les intégristes de la toute puissance des médias jouent les victimes et feignent de craindre pour la liberté d’expression. Il faudrait plutôt lire qu’ils craignent pour leur monopole sur la liberté du public de savoir.
Pourtant, il y a un quart de siècle, lorsqu’on a obligé les fabricants de couchettes à respecter une distance maximale entre les barreaux de lits, personne n’a osé parler de liberté de l’artisan.
Lorsqu’on interdit le transport de matières dangereuses dans certains tunnels ou que l’on oblige les conducteurs à ralentir dans les zones scolaires, tous comprennent qu’il en va de la sécurité du public et les entreprises acceptent d’y accorder la priorité.
Pourquoi les utilisateurs de la violence comme ingrédient de marketing peuvent-ils refuser de prioriser la santé et la sécurité des enfants? Leur pouvoir leur vient de ce qu’ils contrôlent aussi l’information publique.
Des milliers de recherche ont clairement démontré les ravages causés aux enfants par la téléviolence. Au Canada, c’est au gouvernement fédéral que revient la responsabilité de réglementer l’utilisation des ondes publiques. L’autoréglementation acceptée par Ottawa en 1994 est un échec lamentable, comme l’ont démontré récemment les chercheurs Deguise et Paquette de l’Université Laval. Les télédiffuseurs privés en ont simplement profité pour augmenter de 432% les doses de téléviolence déversées dans les foyers et dans les cerveaux d'enfants.
Comme le rappelle à juste titre le dépliant diffusé par la CSDM en avril 2003, il existe aussi un palier de Gouvernement familial qui peut protéger les enfants contre les téléprédateurs. Une majorité de parents refuse de fermer les yeux sur l’injection de doses massives de violence dans la culture consommée par les enfants.
Ils savent bien que la téléviolence ne transformera pas tous les enfants en criminels mais ils refusent de fermer les yeux sur cette consommation de violence qui fait courir des risques à un nombre grandissant d’enfants et qui aura des répercussions sur la qualité de vie et le sentiment de sécurité de toute la société.
Quant aux enseignants, il faut cesser de les limiter à durcir les règles de vie à l’école ou à expulser les récidivistes. Ramasser les pots cassés et déplacer les enfants à problèmes ne sont pas des solutions. Ils ont besoin d’outils pédagogiques pour faire contrepoids à l’emprise des médias violents sur leurs élèves.
Laisser abuser les enfants par des téléprédateurs déguisés en amuseurs publics coûte déjà cher à la société et aux écoles. C’est aux pouvoirs publics d’interdire de telles pratiques, contraires aux règles d’éthique les plus élémentaires.
Abuser des enfants ne peut en aucune manière être permis par la liberté d’expression.
Abuser les enfants n’est pas un droit, c’est la négation de tous les droits.
Jacques Brodeur, Edupax, OBNL en prévention
JBrodeur@edupax.org ,