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Reconstruire quoi? «On n’avait pas de pays…»

Jacquelin Télémaque

Jacquelin Télémaque

Hélène Ruel
Publié le 24 Mars 2010
Publié le 16 Juin 2010
Hélène Ruel  RSS Feed

«Les Haïtiens ont un devoir de vérité envers eux-mêmes. On n’avait pas de pays, on n’avait qu’un arrangement avec une clique dont on ne pouvait recevoir que des miettes.»

Sujets :
Carrefour , Haïti , Victoriaville , Québec

De retour d’un séjour d’un mois dans son pays natal au surlendemain du séisme du 12 janvier, le journaliste Jacquelin Télémaque, installé au Québec depuis quarante ans, s’est attardé pour deux conférences à Victoriaville.

Il a été invité par Développement et paix, Solidarité Nord-Sud des Bois-Francs et Carrefour international du cégep de Victoriaville à parler de la reconstruction en Haïti. «À mon avis, a-t-il dit, la reconstruction n’aura pas lieu si les Haïtiens ne se définissent pas un pays. On n’est pas un pays souverain quand on quémande systématiquement l’aide internationale.»

Depuis une soixantaine d’années, dit-il, Haïti va à la dérive, parce que, pas un gouvernement ne s’est soucié du bien-être de la population. «Ils sont petits nos dirigeants!», dit encore M. Télémaque. Le séisme a mis en évidence le manque de vision et l’incapacité du gouvernement à s’occuper de la population, selon lui. «C’est surtout l’humanitaire qui a suppléé à l’absence de gouvernement.»

Et c’est parce que le pays est depuis longtemps secoué d’une série de «tsunamis politiques» que le séisme, d’une magnitude pourtant moindre que celui survenu au Chili, a fait tant de dégâts, 300 000 disparus, 300 000 blessés (dont 8 000 amputés).

Il demeure méfiant à l’égard des conclusions de cette grande conférence qui se prépare pour le 31 mars à New York, alors que le gouvernement de René Préval doit présenter un plan de reconstruction à la communauté internationale, laquelle devra, ensuite, se positionner à cet égard.

Qu’est-ce qu’on voudra reconstruire?, demande le journaliste.

Il y a tellement d’exclus en Haïti, poursuit-il, que c’en est un «pays exclusif». Jusqu’au séisme, dit-il, le pays se circonscrivait à la capitale, Port-au-Prince. «Elle a été construite pour 250 000 habitants. Elle en comptait 2 500 000 au moment du séisme sans parler de la population de la Cité Soleil (entre 300 000 et 500 000 habitants). Les exclus, ce sont les 60% d’habitants des autres régions d’Haïti, des paysans, et les 2 millions de membres de la diaspora haïtienne. Il faudra passer outre la constitution et reconnaître enfin la double nationalité, parce que Haïti a besoin de l’expérience et des compétences de la diaspora pour se reconstruire.»

Que reconstruire d’abord? Certainement pas le palais national de Port-au-Prince, répond M. Télémaque. La reconstruction ne devrait pas viser la réédification d’un pays-capitale. «Je vois une Haïti qui commence en dehors de la capitale dans des régions comme les Cayes, Léogane, Jérémy. Je vois se construire un réseau d’hôpitaux et des écoles dispensant un enseignement de qualité… et gratuit. 83% des 2 millions d’enfants d’âge scolaire doivent payer alors que la constitution prévoit la gratuité scolaire.» «Commençons par le pays et on finira par la capitale», poursuit-il, parlant d’usines à créer, de politiques agricoles à mettre en place dans un pays où le couvert forestier ne dépasse pas 1,5% de son territoire. «Et de normes sismiques, environnementales et de bonne gouvernance pour reconstruire les villes!»

Le journaliste croit qu’il faudra mettre bien plus que trois, quatre ou cinq ans pour reconstruire Haïti. Il évoque plutôt trois décennies.

Pourquoi tant d’intellectuels haïtiens boudent-ils les responsabilités politiques?, a-t-on demandé au journaliste. «Parce qu’ils ont vu comment les satrapes agissent. Ils ne veulent pas faire de la politique.» Lui-même a refusé, deux fois plutôt qu’une, de diriger la télévision nationale. «Je ne regrette pas d’avoir dit non, j’aurais été obligé de faire la propagande du gouvernement.»

Désespérante la situation d’Haïti? Jacquelin Télémaque répond qu’il faut dire «la vérité». Que peut-on faire? Contribuer à des organismes comme Développement et paix, lequel est présent en Haïti depuis dix ans et qui, à la suite du séisme a amassé 14 millions $ au Canada.

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