Les élections dans Drummond-Arthabaska

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Au Québec, sauf en 2 occasions (élections de 1944 et de 1989), le comté d’Arthabaska fait figure de comté baromètre lors des élections provinciales.

C’est que depuis l’érection du comté en 1890, le comté a toujours eu un député dont le parti forme le gouvernement. En langage populaire, le comté est «au pouvoir».

Au fédéral, il en va tout autrement. Souvent, la population a déjoué toutes les prédictions et a préféré voter pour un parti d’opposition. Il faut dire cependant que le comté fédéral a subi depuis 1867 au moins 3 transformations majeures. Il est cependant intéressant de savoir comment l’ensemble de la population des Bois-Francs a évolué lors des différents scrutins.

1829-1968 : c’est le comté de Drummond, puis Drummond-Arthabaska

En 1829, on crée le comté de Drummond qui englobe la région d’Arthabaska. En 1853, on délimite le comté d’Arthabaska, mais il reste tout de même uni au comté de Drummond, élisant un député pour les 2 comtés autant au fédéral qu’au provincial.

A compter de 1890, le comté d’Arthabaska élit son propre député au provincial, mais reste soudé à Drummond-Arthabaska jusqu’en 1968 en ce qui concerne le niveau fédéral.

Ce comté sera souvent dans l’opposition. Il faut dire que de 1854 à 1857 et de 1861 à 1866 le député est Jean-Baptiste-Eric Dorion, un Rouge (plus tard les libéraux), qui est l’un des plus féroces adversaires de la Confédération. Il meurt en 1866 et est enterré sans le cimetière de l’Avenir. Sur sa pierre tombale, on a gravé son surnom : «l’enfant terrible». ors de la première élection canadienne en 1867, le comté a d’ailleurs voté contre la Confédération, élisant l’homme d’affaires libéral Louis-Adélard Senécal de 1867 à 1872.

À ’élection de 1872, le comté vote pour le pouvoir en élisant le conservateur P.N. Dorion. Il reste au pouvoir de 1874 à 1877 en élisant le libéral Wilfrid Laurier, les conservateurs étant battus suite au scandale du Canadien Pacific.

La première grosse surprise électorale survient le 8 octobre 1877 lorsque le député du comté, Wilfrid Laurier, est nommé ministre dans le cabinet de Sir Alexander Mackensie. C’est un gouvernement libéral en place depuis 1873.

Àl’époque, la loi électorale oblige les députés nommés ministres à se représenter en élection devant leurs électeurs afin qu’ils approuvent cette nomination. La coutume veut que cette élection ne soit qu’une simple formalité : le nouveau ministre est élu par acclamation, l’opposition ne présentant pas de candidat.

Laurier arrive donc par train à Victoriaville le 10 octobre 1877. On est tellement fier qu’un cortège se forme d'Athabaska Station à Arthabaska. Il y a des arcs de triomphe. Plus de 3 000 personnes l’acclament. Et on attend la confirmation populaire, ce qui ne devrait être qu’une formalité.

Surprise, les bleus font opposition et décident de présenter un candidat. Ce sera Désiré-Olivier Bourbeau, un riche marchand de Victoriaville, commerçant, cultivateur, possédant une haute stature. Il marche sur les trottoirs de bois en martelant son pas de sa canne. On dit qu’à l’église c’est lui qui a la voix la plus forte.

Il a l’appui du clergé ultramontain (ceux qui veulent que le religieux prime sur le civil) et des élites financières conservatrices. On veut bloquer la route à Laurier qui, à la suite d’un discours de portée nationale à Somerset (Plessisville), en juillet 1877, a amené le Pape à nommer un enquêteur spécial. Le rapport de l’enquêteur oblige les évêques du Québec à faire lire à tous les curés qu’ils n’ont plus le droit de se servir de leur Chaire pour obliger les gens à voter conservateur. Donc, voter libéral n’est plus un péché mortel.

Ce sera une campagne très dure, où chaque camp se donne des coups très bas.

Il y a des bandes de fiers-à-bras. Chaque réunion est l’occasion de tumultes, bagarres. Un partisan de Laurier a même été tué à coups de pieds. Il s'agit de Zoël Perreault, un des fils d'Olivier Perreault considéré comme le fondateur de Victoriaville. Israël Tartre, un bleu, mais qui changera «son capot de bord» et sera plus tard le principal lieutenant de Laurier, aurait dit à cette occasion : «Une élection ne se gagne pas avec des prières».

Il y a un certain Charles Thibault, dit Thibault les grands pieds, qui suit Laurier pas à pas. Il possède une voix du tonnerre et lors des réunions, il en profite pour crier des demi-vérités ou de simples faussetés. Exemples : «Laurier s’en va à Ottawa comme ministre, oui. Mais comme ministre protestant! ». «Aucun des enfants de Laurier n’est baptisé!» alors que Laurier n’avait aucun enfant!

Le secrétaire bleu d’Arthabaskaville a oublié de publier la liste des électeurs de la ville d’Arthabaska au bureau d’enregistrement, privant ainsi de leur droit de vote une bonne partie de la base électorale de Laurier.

Laurier est obligé d’envoyer un courrier spécial à Mackensie, le premier ministre disant de ne plus lui télégraphier, le télégraphiste d’Arthabaska Station est un bleu qui donne toutes les dépêches à l’adversaire.

- Le curé Héroux de Ste-Victoire fait circuler une lettre dans le comté vantant les bonnes mœurs et les mérites de Bourbeau et montrant qu’il mérite le vote des bons pratiquants.

- Une lettre anonyme signée «un prêtre d’Arthabaska» met en garde le peuple «contre les paroles et les actes de M. Laurier qui sont celles d’un libéral dangereux».

Mais surtout, un important homme d’affaires de Pierreville, Louis-Adélard Senécal, un entrepreneur du chemin de fer, arrive la veille du vote avec deux autres entrepreneurs et achète les votes. (C’est d’ailleurs un des premiers scrutins à se tenir de façon secrète, la loi ayant été adoptée en 1875).

Le soir du vote, Laurier est battu par 24 voix, un recomptage porte le résultat à 29 et plus tard l’élection sera annulée. Mais, dès les jours suivant l’élection, des délégations de Québec arrivent par chemin de fer pour lui offrir un comté. Finalement, il choisira Québec-Est où il sera élu en novembre 1877. Il arrivera par train à Arthabaska pour fêter son élection. Il conservera sa maison ici, mais jusqu’à sa mort en 1919, il demeurera député de Québec-Est. Arthabaska deviendra pour lui un lieu de repos.

Désiré-Olivier Bourbeau, conservateur, sera élu sans interruption jusqu’en 1887. Le comté est alors au pouvoir, John A. Macdonald et le parti conservateur ayant repris le pouvoir.

Suite à l’affaire Riel et à l’importance que prend Laurier, maintenant chef du parti libéral, le comté va élire des libéraux : Joseph Lavergne (1887-1900), Louis Lavergne (1900-1910). Le comté sera alors dans l’opposition jusqu’en 1896, puis au pouvoir jusqu’en 1910, Laurier étant devenu premier ministre en 1896.

La deuxième grosse surprise viendra en 1910. Le comté est le centre d’une élection partielle qui retient l’attention de tout le pays. Laurier est premier ministre et veut mettre sur pied une marine de guerre en dotant le Canada de 5 croiseurs et de six destroyers dont le coût sera de 11 millions s’ils sont construits en Angleterre et de 15 millions s’ils le sont au Canada. Cette marine sera canadienne en temps de paix, mais placée sous commandement britannique en temps de guerre.

Le pays est divisé en deux : les Canadiens anglais disent que c’est trop peu et qu’il faut aider l’Angleterre, les Canadiens français disent qu’on n’a pas d’affaires à se mêler des guerres anglaises et à mourir pour elle. Le ténor de cette position est Henri Bourassa, fondateur du Devoir.

Dans ce climat de tension, Laurier veut tâter l’opinion publique en déclenchant une élection partielle. Il choisit un comté sûr : Drummond-Arthabaska. Il nomme sénateur le député du comté, Louis Lavergne, frère de son associé Joseph, qui a déjà été lui aussi député. Le comté étant vacant, on espère qu’Armand Lavergne, le neveu de Louis, se présente soit comme libéral, soit comme nationaliste. Il refuse et se rallie à la position de Bourassa et fera campagne contre le candidat libéral tout en réitérant sa grande amitié pour Laurier.

Les libéraux choisissent donc Joseph-Edouard Perreault, un éminent avocat d’Arthabaska, comme candidat. Son adversaire sera un cultivateur inconnu, Arthur Gilbert. Il se présente sous l’étiquette nationaliste de Bourassa, mais l’organisation et les fonds proviennent des conservateurs.

Là aussi la campagne sera dure. L’opposition viendra surtout d'Henri Bourassa et d'Armand Lavergne. Celui-ci devra même écrire à Laurier que, contrairement à ce qu’un journal libéral avait écrit, jamais il n’a dit : « Si je suis un castor, Laurier est une bête puante».

Trente-cinq ministres et députés libéraux sillonnent le comté par train. Toutes sortes de rumeurs circulent à l’effet que des hommes en uniforme sillonnent les rangs des campagnes et inscrivent les jeunes en âge de porter les armes : il faut être prêt à s’enrôler quand la loi de la marine sera adoptée et à partir en guerre!

La veille du vote, Bourassa est tellement convaincu de la victoire de Perreault qu’il écrit un article pour le Devoir disant que la victoire libérale est due à la corruption, la fraude, l’ivrognerie, le tumulte… Mais c’est Gilbert qui est élu le 3 novembre avec plus de 200 voix de majorité. On dit que Laurier, venu expressément d’Ottawa par train, entend de chez lui les gens qui entonnent partout à Victoriaville et à Arthabaska le «O Bourassa» sur l’air de «O Canada».

La campagne avait été si dure que Robert Borden, chef des Conservateurs, a réprimandé son whip pour avoir félicité Gilbert de sa victoire. Quant à Perreault, il sera élu député provincial quelques années plus tard, sera longtemps ministre de la Colonisation, puis de la Voirie et passa à un cheveu d’être désigné premier ministre du Québec en 1936.

Arthur Gilbert sera battu à l’élection générale de 1911. À partir de cette date, le comté élira sans interruption des députés libéraux : J.O Brouillard (1911-1921), Wilfrid Girouard (1921-1940), Armand Cloutier (1940-1957). Le comté est dans l’opposition de 1911 à 1921 et de 1930 à 1935.

1957 : C’est une nouvelle surprise. Sam Boulanger, un industriel de Victoriaville, se présente comme libéral indépendant. Le candidat officiel du parti libéral est Armand Cloutier, député depuis 1940. Le soir du vote, c’est Boulanger qui est élu, défaisant Armand Cloutier qui, en 1949, avait obtenu la 2e plus forte majorité de tous les comtés ruraux du Canada. Mais les conservateurs de Diefenbaker forment un gouvernement minoritaire.

Boulanger sera réélu en 1958 comme candidat libéral, le gouvernement conservateur de Diefenbaker est réélu, mais cette fois majoritaire. Donc le comté sera dans l’opposition de 1957 à 1962.

1962- Nouvelle surprise, les électeurs choisissent un créditiste, David Ouellet. Le comté est aussi surpris que le Québec et le Canada de voir 26 députés créditistes élus au Québec. Le comté est encore dans l’opposition, les libéraux formant un gouvernement minoritaire. En 1963, Jean-Luc Pépin est élu et fait parti du cabinet libéral de Lester Pearson jusqu’en 1968. Le comté est alors au pouvoir.

1968 : Lotbinière

C’est un nouveau comté : Lotbinière.

Son existence commence par une surprise et une vraie. En pleine trudeaumanie, on choisit André Fortin, 24 ans comme député. C’est le plus jeune député canadien. C’est un créditiste.

Il apportera une toute nouvelle façon de concevoir le rôle de député. Il est près des gens et assiste à toutes sortes d'activités (noces, services, festivals, etc.) où auparavant on ne voyait pas le député fédéral. En 1976, à 32 ans, il est choisi chef du Parti du crédit social. Cependant, le 24 juin 1977, il meurt accidentellement à l’âge de 33 ans.

À l’élection partielle qui suit, Richard Janelle, créditiste, est élu. Il est réélu lors de l’élection générale de 1979. Cependant il passe aux conservateurs de Joe Clark dont le gouvernement est minoritaire. Janelle est défait à l’élection de 1980 par le libéral Jean-Guy Dubois. Le comté est donc au pouvoir.

Lors de l’élection générale de 1984, les conservateurs de Bryan Mulroney sont majoritaires. Le comté se donne un député conservateur : Maurice Tremblay qui sera réélu en 1988.

En 1993, à l’élection générale qui porte Jean Chrétien et les libéraux au pouvoir, le comté de Lotbinière se donne un député du Bloc québécois : Jean Landry.

1997 : Richmond-Arthabaska

C’est une nouvelle circonscription. En 1997, le premier député est André Bachand, conservateur, alors que les libéraux de Chrétien sont majoritaires. André Bachand sera réélu en 2000.

Finalement, en 2004, André Bellavance du Bloc québécois est élu alors que les libéraux sont minoritaires. Il a été réélu en 2006 et 2008 alors que ce sont les conservateurs qui sont au pouvoir, mais minoritaires.

Donc, depuis 1968, le comté a été 28 ans dans l’opposition et 13 ans au pouvoir

De 1867 à 1968, il a été 41 ans dans l’opposition et 59 ans au pouvoir.

On ne peut donc, au fédéral, le qualifier de comté baromètre ayant été environ 72 ans au pouvoir et 69 ans dans l’opposition.

 

Jacques Brière

 

 

Sources :

Bergeron, Alain. Visages du siècle. L’Union. Décembre 1999.

Fleury, Alcide. Arthabaska, capitale des Bois-Francs. Arthabaska, Imprimerie d’Arthabaska, 1961. Pages 186 à 189.

 

Hamelin, Jean, John Huot et Marcel Hamelin. Aperçu de la politique canadienne au XIXe siècle. Québec, P.U.L. 1965.

 

Lacoursière, Jacques. Histoire populaire du Québec. 1841-1896.Sillery, Éditions du Septentrion, 1966. Pages 299 à 315.

 

Schull, Joseph. Laurier.Montréal, Editions H.M.H, 1968. Pages 101-115 et 412 à 418.

 

Sylvain, Philippe. « Jean-Baptiste-Eric-Dorion ». Dans Dictionnaire biographique du Canada. Québec, P.U.L. 1966. Pages 230 à 236.

 

Wade, Mason. Les Canadiens français de 1760 à nos jours. Tome I. Montréal, Le Cercle du Livre de France, 1966. Pages 366 à 430 et 631 à 639.

Organisations: Confédération, Arthabaska Station, Bloc québécois Parti Le Cercle

Lieux géographiques: Arthabaska, Drummond, Québec Victoriaville Bois-Francs Région d’Arthabaska Canada Cimetière de l’Avenir Ottawa Somerset Plessisville Québec-Est Angleterre Mackensie Pierreville Porte Jean Chrétien Lotbinière Sillery France

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Derniers commentaires

  • marie pepin
    02 juillet 2013 - 16:54

    Qui était le candidat du parti libéral à cette élection de septembre 1993? Merci Marie Pepin