Entre le fauteuil roulant et les béquilles, je ne sais pas lequel des deux j’ai le plus détesté. Je ne nie pas l’utilité qu’ont eue, pour moi, ces «moyens de transport» pendant cette période de convalescence, mais m’en départir ne me fit aucune peine.
Dix semaines à ne pas pouvoir marcher; six semaines de plâtre et quatre autres à me mordiller les lèvres chaque fois que l’idée de me plaindre m’effleurait l’esprit.
J’allais très bientôt être délivrée de ma cage, mais elle était toujours prisonnière d’un cancer. Depuis ma rencontre à l’hôpital avec cette amie d’enfance où elle me fit part de son état et ce, la journée même où on m’enleva mon plâtre, ma vision de certains aspects de la vie avait quelque peu changée. Non seulement j’aspirais à une liberté, mais aussi à une volonté d’être en harmonie avec la vie et les gens qui m’entourent.
Vivre tous les jours comme si c’était le dernier m’apparaissait maintenant plus évident et définitivement plus rempli de sens. Des erreurs j’en avais faites et j’en ferai sûrement encore, mais je recevais toujours de la vie cette chance inouïe de faire mieux. S’il y a des moments dans la vie où il ne faut pas prendre le temps, c’est bien celui de s’apitoyer et de s’appesantir du fardeau d’une erreur commise en lui donnant une attention destructrice.
Je préférais donner à mes erreurs un pouvoir d’apprentissage plutôt que de sombrer dans le remord et ainsi avouer ma défaite. Si j’avais blessé des gens dans mon parcours de vie et que ceux-ci n’arrivaient pas à changer leur opinion sur moi, je n’y pouvais absolument rien car cette liberté leur appartenait et la mienne était de poursuivre ma route, même sans eux. Après tout, la vie est bien trop courte pour ne pas accomplir ce que nous devons, de toute évidence, accomplir dans la vie.
Mes premières tentatives de pas sans béquilles furent un échec. Et après! J’étais maintenant à un pas de ma liberté pendant que mon amie s’enfonçait dans une prison pour un crime qu’elle n’avait pas commis. Puis, je réessayai à nouveau et, avec l’aide d’une canne, je réussis à faire un petit pas maladroitement en grimaçant, un deuxième accompagné d’un sourire du coin de la bouche et un troisième en pensant à elle et à tout ce qu’on avait pu faire ensemble dans notre jeunesse.
Pleurer ne redonnerait pas à mon amie la santé. Me sentir coupable de ma propre liberté serait de manquer de reconnaissance envers la vie elle-même.
Mais, faire mon prochain pas vers elle me sembla le geste le plus approprié à poser. Je ne pourrai peut-être pas lui redonner sa liberté, mais de partager avec elle un peu de la mienne était le seul remède que je pouvais lui offrir tout en espérant que cette petite dose allait lui donner un peu d’espoir.
Sonia Marcoux
Victoriaville
Une liberté à petite dose
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