C’est, en partie, la réponse qu’elle a fournie à Me Jean-Philippe Anctil, procureur de l’accusé, qui lui demandait pourquoi elle avait attendu toutes ces années avant de porter plainte.
Le procès de Jean-François Provencher, un ex-résidant de Victoriaville, aujourd’hui âgé de 66 ans, s’est déroulé durant toute la journée de mercredi au Palais de justice de Victoriaville.
Pierre-Hugues Boisvenu, le fondateur de l’Association des familles de personnes assassinées ou disparues, a été présent dans la salle d’audience pendant presque toute la durée de la première journée du procès. Il s’est rendu à Victoriaville à la demande de la dame.
La procureure du ministère public, Me Nathalie Leroux, a appelé le témoignage de l’enquêteur au dossier, Gilbert Lemelin, ceux de la victime présumée et de deux sœurs de la victime.
Une ordonnance de non publication nous empêche de révéler l’identité de la plaignante, non plus que son lien avec l’accusé. M. Provencher se retrouve au Palais de justice de Victoriaville lui qui a passé une grande partie de sa carrière dans des palais de justice, notamment à la direction de celui de Sherbrooke.
Une autre journée sera nécessaire – jeudi – pour permettre à Me Anctil de faire entendre ses deux témoins ainsi que Jean-François Provencher lui-même.
Les deux avocats présenteront ensuite leurs plaidoiries. Il serait fort peu probable que le juge rende sa décision dès la fin du procès. Me Anctil s’attend d’ailleurs à ne connaître le verdict du juge Lambert que quelque part au début de l’automne, en octobre, croit-il.
Le témoignage de la victime alléguée, interrogée par Me Leroux, contre interrogée par Me Anctil, a occupé le gros de la première journée du procès.
Elle a raconté au juge qu’à plus d’une dizaine de reprises, dans sa petite enfance et au début de son adolescence, toujours selon le même «pattern», Jean-François Provencher l’invitait à s’asseoir sur ses genoux pour lui lire une histoire. «J’avais quatre ou cinq ans et je ne sais pas comment tout ça a commencé.»
Ces attouchements seraient toujours survenus au même endroit, dans le petit salon de la maison familiale de l’accusé, à Victoriaville.
Elle a poursuivi en disant qu’il tenait un livre d’une main et que son autre main, il l’introduisait dans sa culotte. «Il me masturbait jusqu’à ce que je jouisse.» Évidemment, a-t-elle dit, dans sa tête de petite fille innocente de quatre ou cinq ans, «le mot jouir n’était pas là. C’est mon corps qui réagissait.» «C’est sûr que j’ai pu aimer. Il ne m’a pas fait mal ou martyrisée.» Quoi qu’il en soit, elle décrit la bambine qu’elle était comme une «bombe», toujours très nerveuse, ayant de grandes difficultés scolaires.
Un autre événement se serait produit, qui, celui-là, aurait complètement fait «paniquer» la fillette qu’elle était. Cette fois, Jean-François Provencher l’aurait montée dans une chambre et aurait tenté de la pénétrer, après l’avoir partiellement dénudée. Elle associe à cet événement toutes les difficultés sexuelles qu’elle a rencontrées plus tard avec son mari et lorsqu’elle a voulu avoir un enfant.
Le dernier événement se serait produit en 1972. Elle avait 13 ans, devait garder les enfants de M. Provencher. Son épouse partie, il aurait de nouveau tenté d’abuser d’elle. Mais elle aurait répliqué. Il se serait alors montré «condescendant», la traitant de «petite niaiseuse» parce qu’elle ne reconnaissait pas «la chance qu’elle avait» d’apprendre la sexualité avec lui et l’invitant à garder le silence.
Sa sœur, venue la chercher, a dit avoir senti immédiatement qu’il s’était passé quelque chose, voyant l’accusé en robe de chambre à côté de sa sœur. «Elle était sidérée», parlant de la victime présumée.
À au moins deux reprises, les parents auraient été informés de ces abus.
«Mais dans les années 1960, on se tait et on ne fait rien et ça perdure», a déclaré la dame.
Me Anctil a posé plusieurs questions sur la réaction de ses parents. «Est-il exact qu’ils ne vous ont pas crue?», a-t-il demandé tant à la plaignante qu’à ses deux sœurs, ce qu’elles ont nié.
La victime présumée a expliqué que ses parents étaient très croyants, que la «honte» les aurait empêchés d’intervenir, qu’ils voulaient éviter de ternir la réputation de Jean-François et de sa famille dont le «standing» était important à Victoriaville. Et puis, les relations entre les deux familles étaient très étroites.
Pendant de nombreuses années, la victime présumée a dit qu’elle voulait simplement être heureuse. Longtemps, elle a cru que de cacher le «bobo», de «chasser» son «mal à l’aise» ferait l’affaire. «C’était correct à 20 ans, c’était correct à 30 ans». Peut-être à cause de la «crise de la quarantaine ou de la cinquantaine», a-t-elle dit, elle a voulu «évacuer».
Elle se sentait en porte-à-faux lorsque, parlant à son fils, elle voulait lui inculquer la confiance en soi, lui conseillant de ne jamais laisser personne lui mettre des barrières. «Ce que moi, je ne faisais pas.»
En 2005, avant de porter plainte, elle dit avoir confronté Jean-François Provencher pour lui dire qu’il avait gâché une partie de sa vie. À sa grande surprise, il aurait reconnu les faits, lui aurait dit qu’elle avait été bien bonne à son endroit. «Si j’avais parlé avant, il n’aurait pas eu la carrière qu’il a eue. Je n’avais rien à faire de ses regrets. Je ne veux plus le voir.»
Cette rencontre ne devait finalement constituer qu’une étape, la dame ayant déposé sa plainte en novembre 2005.
